12 octobre 2009
Les frasques d’une société en décadence ou quelques « sénégalaiseries »
Depuis le mois d’avril ce petit recueil fait des
vagues comme avant lui les feux journaux d’Ibou Fall, j’ai nommé Track et
Frasques qui ont nourri les lecteurs d’informations fracassantes sur la société
sénégalaise pendant quelques petites années avant qu’Ibou Fall, journaliste,
écrivain talentueux ne mette clé sous la porte.
Il m’avait été donné l’année dernière de lire avec
délectation le manuscrit en
gestation ; sous imprimé, le plaisir est toujours aussi vif et au rendez –vous de chaque tirade.
Des nouvelles au fil des pages qu’on a du plaisir à
enfiler comme des petits pains même si il peut vous en rester à travers la
gorge. Le recueil de nouvelles, Dieu le pire est tel un miroir tendu aux fesses
hideuses de nos mœurs hypocrites. Ibou Fall ne prend ni fourchette, ni gants,
ni bistouri pour renifler à plein nez l’odeur souvent fort nauséabonde de notre
société en débauche ; il empoigne à pleines mains nos dictons
sexistes genre : « Liguéy’ou
ndèye, le tribut aux mères vertueuses », notre fatalisme à toute
épreuve, les mensonges et la veulerie érigés en tradition et notre sacrée
sainte téranga pour en montrer les dessous. Autant dire que tout ce qui pue
chez nous passera sous le microscope d’Ibou Fall et dans un style d’écriture
riche, grasse et incisif mais on en rit à gorge déployée.
Nattou yallah (les infortunes causées par dieu) ça n’arrive qu’à un bon croyant aussi
Ibou s’évertuera à nous donner des exemples hilarants c’est celui par exemple du
citoyen africain né dans un bled du sahel, paumé sans arbre sans ombre et sans
eau qui aura bu et vu comme eau celle saumâtre du puits à 2km, dernier d’une
famille ou il est le souffre-douleur d’une interminable liste de frères et
sœurs « quand on se soumet à dieu on
fait des enfants tant qu’on peut , pour que prolifère à l’envi la race de
ses serviteurs les plus dociles. Votre père ce sénégalais irréprochable, à
partir du vingt cinquième descendant, n’a plus compté…il ne sait même plus quel
nom il a donné à qui, si vous êtes un garçon ou une fille, ni qui est votre
mère. Ce serait peine perdue : il y a de quoi chercher longtemps parmi les
quatre sokhna (femmes) qu’il a épousées dans les normes, les vingt et
poussières diongomas auxquelles il a plus ou moins mis une corde autour du
cou(« mèye la boum ») qu’ils appellent ça ! et qu’il a perdu de
vue, ne sachant plus vraiment s’il les a répudiées ou pas. Et puis arrive le
troisième contingent, celui des takoos, les ménopausées devenues frigides qu’on
ne visite qu’un après midi par mois en souvenir des émois déjà lointains de
leur jeunesse débridée » et
puis ce n’est que la préface de votre vie, le petit citoyen n’a pas le temps de
baigner dans l’enfance qu’il est projeté dans la civilisation grâce au ndiaga
ndiaye et confié à un maître coranique qui sera chargé de lui inculquer à coups
de taloches « les principes
immuables des bonnes manières en société wolof » sous fond
d’ « attouchements nocturnes de
vos condisciples prépubaires » et ce n’est toujours pas fini, le petit
citoyen après dix ans chez le maître coranique apprend que sa famille a été décimée
par qui le choléra, l’autre le paludisme, sa mère une énième et fatale fausse
couche « mâtinée d’erreur
médicale » bien sûr, notre petit citoyen donc partira à Dakar pour
vendre du café dans la rue, « éternel
gagne-petit » il culbutera perpétuellement « de la mauvaise fesse » et mettra « au monde que des ratés et laiderons » mais tout cela « n’arrive qu’à un authentique croyant » rappelle perfidement Ibou Fall, inutile de vous dire que notre petit citoyen
finira entre les mains d’une infirmière qui va saloper son traitement contre
une fièvre et qu’il finit dans un cimetière musulman « sous un tas de terre argileuse, précisément
là où le soleil tape plus fort que partout ailleurs sans un seul arbuste à cent
mètres à la ronde et où personne n’a envie
de venir se prosterner une fois par mois, non loin des petites villas en marbre qui servent de dernières demeures aux
disparus de bonne famille…ça n’arrive vraiment qu’à un croyant… »
Ibou Fall est tout sauf un moraliste ou donneur de
leçon, il se contente de décrire les faits et gestes des sénégalais, des
constats assenés comme un gourdin sur
nos nuques, sans complaisance et avec humour.
Aucun sujet n’est tabou sous sa
plume : politique et politiciens, la religion sous ses manifestations
actuelles, nos cérémonies tapageuses, les parents, les musiciens et le wolof…
Ainsi en dehors de la catégorie des transhumants
politique, Ibou Fall attire l’attention sur les transhumants religieux :
« même dans la religion la foi n’est
pas indécrottable. Quand vous vous rendez compte que l’impact des prières de
votre marabout et surtout ses entrées dans les coulisses du pouvoir, ne
répondent pas à vos attentes et ne donnent pas le coup de pouce décisif à votre
carrière, eh bien vous prenez natte, chapelet, et babouches sous l’aisselle, et
allez prier ailleurs, derrière un soufi qui a au moins le portable du directeur
de cabinet politique du président de la république. A quoi ça sert, un érudit
de l’islam dont les coups de fil ne vous sortent d’aucune impasse, ne vous garantissent
aucune impunité, n’exaucent aucun de vos vœux. Un marabout qui ne sait pas se
faire obéir des hommes, vous croyez qu’il a le moindre pouvoir sur dieu ? »
Ibou Fall, Dieu le pire, il serait capable de
décréter la fin des temps, Forte Impression, 2009
Illustrations tirées du livre
27 janvier 2009
une prostituée engagée, au panthéon des rois
Grisélidis Real a régné en tant que prostituée durant des années à Genève dans le milieu qu'elle appelait la soupape du calvinisme (A écouter l'émission Là bas si j'y suis qui lui a été consacrée sur France Inter en 2005) . Morte en mai 2005 à la suite d'une maladie, celle qui aura fait le tapin jusqu'à 66 ans va être reçu finalement conformément à un vœu provocateur, dans les allées des grands hommes... au cimetière des rois de Genève.
Après moult tergiversations et une fin de non recevoir de la municipalité, là voilà, Grisélidis Real prostituée, militante et écrivaine qui fera finalement et définitivement son entrée au mois de mars sur une décision en volte face des politiciens de gauche.
Grisélidis Real a croisé la prostitution avec la poésie et la philosophie
car pour la suissesse, la prostitution est avant tout "un art, un
humanisme, une science". En tant que courtisane moderne, Real choisira la défense de la sexualité libre et libérée. Elle hait les abolitionnistes et les féministes enragés. Elle ne s'est jamais posée en victime, elle aimait le foutre, jouir et faire jouir, elle était humaniste et faisait rire, ses clients étaient chouchoutés et leur état d'âme respecté et même notifié! Real tiendra son carnet de prostitution des années et une intense correspondance à sens unique avec Jean Luc Hennig, journaliste et auteur de Brèves histoires des fesses (1995). Grisélidis Real est restée longtemps une pourfendeuse de la morale hypocrite judéo-chretienne et des courants bien pensant d'une société conservatrice poussiéreuse, elle choqua même ses consoeurs prostituées qui l'accusèrent d'avoir dépassé le code de conduite du métier.
La reine du trottoir genevois aura publié entre autre Le noir est une couleur (Verticales, 2005) où elle révèle son inclinaison pour les hommes noirs dans un lyrisme imagé
:"Mes Noirs, mes Dieux noirs, je vous ai vus cette nuit
pour la première fois. Je rêve aujourd’hui à vos corps glorieux secoués
par les vagues du rock, à vos torses d’écume moirée dévorant la lumière
électrique ! Je rêve à vos visages de sombres soleils, à vos
magnifiques mains posées comme des palmes sur les épaules des femmes
blanches."
Je ne peux m'empêcher de la rapprocher un tout petit peu au Queen of crooks, May Duignan alias Chicago May. Sa vie redécouverte et retracée par l'écrivaine irlandaise Nuala O' Faolain morte en 2007, est aussi celle d'une femme prostituée bien qu'escroc avant tout dans les Etats-Unis du début du 20 ème siècle. Si la vie de Chicago May est un destin de criminelle d'exception en tant que femme irlandaise régnant dans un milieu masculin sans pitié au temps de l'Amérique des Gangs of New York, c'est la vie également d'une femme qui aura fait des passes afin de mieux réussir ses coups, par nécessité, en toute liberté parfois par goût. Peut-être que la ressemblance entre Real et May s'arrête là.
Le livre de Nuala O'Faolain sur Chicago May (Editions Sabine Wespieser, 2006) autant que les écrits de Grisélidis Real, poésies et carnet méritent leurs lecteurs. Un pur bonheur.
Notons qu'ironie du sort ou destin fatidique qui les rapprochent dans leur vie dissemblable pourtant, les trois femmes, prostituées ( Real et May) et écrivaines (Nuala O'Faolain, Chicago May et Grisélidis Real) mourront dans leur passion toutes trois.. de cancer.
PHOTOS:
1) Chicago May et son amoureux Charley Smith, journal Contemporary Newspaper, image reproduite dans L'histoire de Chicago May, Nuala O'Faolain
2) Grisélidis Real, Photo Steve Luncker
3) Les corps du Gang Dalton exposés au Kansas aprés la fusillade, 1892, source:http://images.google.fr/imgres?imgurl=http://www.medarus.org/
25 janvier 2009
Man apart for things fall apart
Le retour de Chinua Achebe en fanfare dans son Nigeria natal n''est pas passé inaperçu dans la presse de langue anglaise. le retour du fils prodigue était attendu depuis neuf ans. l'occasion était elle trop belle? le premier festival international des civilisations igbo a été célébré cette semaine dans l'état d'Imo.
Prenant la parole lors de la 24 ème cérémonie de Ahajioku lecture, Achebe aura fait rêver ses partisans et grogner ses détracteurs nombreux à l'avoir poussé à un exil volontaire sous couvert de raison médicale. Devant un public de personnalités Igbo de tout bord et d'autres appartenances: dignitaires religieux, membres de l'assemblée, écrivains, membres du gouvernement fédéral, Chinua Achebe s'est prêté à un exrcice de style loin de lui déplaire, relire une partie de son ouvrage le plus traduit.
L'auteur de Thinks fall apart, l'un des ouvrages phare de la littérature africaine post coloniale, est revenu sur un de ses sujets de prédilection: l'unité ethnique chez les Igbo mais aussi la défense de la culture et de la langue du groupe.
Chinua Achebe on en gradera le souvenir est l'un de ses intellectuels nigerians pas rares, le géant démographique et pétrolier africain compte parmi ses éminents littéraires: Wole Soyinka et le regretté ken Saro-wiwa (qui fut pendu à Port-Harcourt en 1995) comme écrivains contestatires qui n'ont pas hésité à plonger jusqu'au cou dans les conflits qui ont secoué leur pays. Achebe qui a pris position lors de la guerre du Biafra à la fin des années 60 est un des combattants phares de ce Nigeria rêvé qui peine à se construire: un pays démocratique sans corruption, sans fanatisme religieux, culturellement uni malgré la disproportion des différences, des appartenances et des allégeances.
Achebe qui aura payé au prix de sa santé (l'écrivain est en chaise roulante aprés un accident de voiture en 1990) aprés avoir échappé à une tentative d'assassinat il y a plus d'une dizaine d'années, n'a jamais mâché ses mots.
Il est fascinant de lire Things fall apart (le monde s'effondre en français) pour saisir l'importance de l'héritage que nous avons perdu, nous africains. De même qu'il est peut-être dangereux de verser dans le mythe d'une afrique précoloniale paradisique vertueuse, traditionnelle et dans un particularisme ethnique dont ne se cache pas Achebe, ce qui ne l'empêche pas d'être un intellectuel engagé modéré.
La presse nigerianne était haletante depuis la percée d'Obama aux USA a tel point que l'obamamania semble être plus démesuré au Nigeria qu'au Kenya.
Avec le retour de Achebe même pour un bref moment, les nigerians ont compris une chose: des héros, intellectuels sans peur, ils n'en manquent point.
SOURCES:
1) Masque Igbo, Musée du quai Branly
2) Chinua Achebe, http://www.collegenews.org/Images/chinua2.jpg
14 décembre 2008
La condition noire
Jeter les jalons d'une histoire sociale des noirs de France, c'est ce que l'historien Pap Ndiaye de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) s'est donné comme tâche. L'ex normalien qui dont on verra au passage qu'il aura joui d'un privilège de fratrie, avec une préface inédite de sa sœur l'écrivaine Marie Ndiaye, se propose de retracer l'histoire des noirs de France.
peut on parler des noirs de France? le souci constant de l'auteur sera de ne pas tomber dans la généralisation abusive d'une description d'un groupe qui serait uniforme, posture qui n'a pas manqué chez d'autres de drainer des présupposés essentialistes.
Esquisser une histoire des noirs a impliqué une démarche complexe tant l'objet d'étude brasse des thèmes lourds de sens et d'histoire en eux-mêmes: l'esclavage, la colonisation, l'immigration, la question de la race, le racisme, les discriminations, les pratiques culturelles, etc.
La problématique est claire: il s'agit de joindre la question raciale à la question sociale. L'auteur pour ce fait n'hésite pas à inviter dans sa réflexion ce dont il sait le mieux parler, l'expérience américaine de l'histoire des minorités noires et de ses politiques sociales. C'est un champ contre champ plus qu'un regard oblique que le maître de conférence jette vers le cas américain. L'approche comparative autorise des rapprochements mais l'histoire américaine sert surtout à ne pas tomber dans certains pièges d'une politique des minorités notamment avec l'affirmative action qui aura dans les années 70, dépeuplé les ghettos américains en faisant partir les classes moyennes, dépérir les structures éducatives et sociales, fuir les capitaux qui permettaient l'investissement dans les quartiers défavorisés, investissements qui profitaient aux pauvres.
Du point de vue méthodologique, Pap Ndiaye revisite une certaine partie de l'historiographie américaine qui traite du racisme et s'appuie sur un sondage du Sofres ainsi que des enquêtes qualitatives. l'on apprend ce n'est pas une grande nouvelle que le noir est une construction sociale comme être noir résulté d'une expérience sociale.

L'auteur reviendra sur des polémiques (le discours du président N. Sarkozy à Dakar) qui questionnent un refondement du racisme qui dans sa dimension politique donne à imposer sur l'espace public un débat sur l'identité nationale , cette notion à injonction assimilatrice dont M B.Hortefeux est un fervent défenseur.
Cette question identitaire justement qui ne cesse de faire débat à tel point que je me demande si l'on ne pourrait pas parler d'un jeu identitaire de la part des populations "d'origine immigrée". L'émission Répliques d'Alain Finkelkraut sur France culture, présentée exceptionnellement par Florient Delorme de ce samedi 13/12/08 en faisait débat.
D'une part, plus l'identité française est suspectée et interrogée chez les noirs, arabes ou d'autres groupes, plus ces groupes la soulignent comme le note Ndiaye. D'autre part, l'exemple de l'école française à travers l'ouvrage et le film Entre les murs de F.Bégaudeau qui montre une scène où l'adolescente française d'origine maghrébine dit sa non fierté d'être française et nie sa nationalité française en plein cours de français. C'est comme si, plus on venait à assigner à ces groupes cette identité, plus ils voudraient s'en détacher mettant ainsi en échec le modèle républicain du couple assimilation-intégration.
Deux concepts qui font usage de politique et dont l'auteur omet de parler, ce qui constitue le point faible d'une analyse qui se veut une étude d'une histoire des noirs de France.
En tout cas, l'on retiendra qu'on ne peut pas en faire l'impasse: l'histoire de la condition noire ne peut faire l'économie d'une histoire et d'une sociologie de la domination raciale et d'une sociologie de la discrimination.
Pap Ndiaye n'hésite pas à dire haut ce qu'un monde pense bas: les lois de migration en France tendent et ont pour but de stigmatiser et canaliser l'immigration de l'Afrique noire en priorité.
L'on serait par contre moins d'accord sur l'affirmation de l'historien qui tendrait à dater le racisme culturel d'une trentaine d'années et à le rajeunir (page 207), créant même une frontière entre racisme culturel et racisme scientifique. Or plusieurs événements historiques ont démontré le contraire, l'exemple de l'essai Tuskegee dans les années 30 sur les noirs américains atteints de syphilis est plus que parlant sur l'articulation des deux formes de racisme.
La condition noire.Essai sur une minorité française, Pap Ndiaye, Calmann-lévy, 435 pages, 2008, 21,50 euros
PHOTOS:
1) une scène de La Noire de, Sembene Ousmane, source: africiné
2)Pap Ndiaye, Photo L'express
3)Aimé Césaire, source: www.afro-style.com
04 novembre 2008
Adulterare
Noël approche et pour casser la tyrannie des cadeaux inutiles et conventionnels, si j'étais l'un de vous en couple, j'offrirais Adultères d'Aldo Naouri le pédiatre pschychanalyste. Et si je n'étais pas en couple, je me l'offrirais quand même. Et ce n'est pas faire oeuvre de mauvais goût!
J'offrirai Adultères non pas pour casser mon couple, le titre pouvant prêter à confusion, ni pour me préparer à l'acte de tromper, de duper l'autre, mon autre mais pour lire et m'instruire avec plaisir de ce précis précieux sur la vie de couples.
Car adultères ne parle pas seulement de la 6ème injonction des dix commandements: " Tu ne convoiteras pas le bien d'autrui" mais offre un témoignage inestimable sous le regard bienveillant du Dr Naouri que l'on connait pour sa contribution précieuse à l'ouvrage De l'inceste co publié avec Françoise Héritier; sur l'amour, le couple, le mariage, l'individualisme, la libération sexuelle, le transfert, l'apport de la psychanalyse à la société.
Le Dr Naouri nous apprend ainsi que l'on aura beau courir derrière l'"idéal", crier notre insatisfaction au bout de 20 ans de mariage, tromper l'autre parce que le désir n'y était plus ou pour d'autres raisons, s'en débarasser parce qu'on est convaincu qu'on peut avoir mieux, faire une croix sur le voeu sacré: pour le meilleur et pour le pire; aucune réponse définitive ne pourra être trouvée à notre acharnement à vouloir chercher cette petite chose que nous croyons qu'il manque à l'autre, chez un plus autre.
De l'appel à l'adultère à retour à la règle, chapitre après chapitre, le bon vieux pédiatre nous emporte dans les méandres de notre inconscient pour nous obliger à nous intérroger sur ce pourquoi d'un autre que l'on a prés de soi, sur ce qui au final gâche des miliers de couples à l'heure où le divorce se porte si bien. Naouri témoigne ainsi d'une culture littéraire et cinématographique qui étonneront que ceux qui ne l'ont jamais écouté: de Tilaï d'Idrissa Ouedraogo ( 1990) à l'oeuvre de Stanley Kubrick (Eyes Wide Shut), Naouri ne lâche pas son fil et recentre à chaque fois le curseur sur le jeu de l'amour tout en dénonçant l'individualisme montant de la société occidentale aussi bien qu'ailleurs autant que sur notre acharnement à vouloir transcender notre solitude ontologique.
On trouvera d'intéressantes hypothèses sur le mariage arrangé (l'exemple de Tilaï et la société japonaise antérieure) qui aurait plus de chance de perdurer que les mariages par inclination...
A découvrir.
PHOTOS:
1) Tilaï, scène de film, Idrissa Ouedraogo, 1900
2) Aldo Naouri, Adultères, couv, Edile Jacob, 2006, 400 pages, 22,90 euros
03 novembre 2008
L'exigence d'un prix
Cela m'a vraiment scandalisée. Cette vague d'écrivains qui se croient forcément primables. Avec la rentrée littéraire c'est toujours la folie et les déchirures de toute part, les jalousies et les coups bas, on le savait, on s'en amusait puis finalement ça a lassé.
Mais que certains écrivains croyant à une destinée par les prix attendent et même exigent que la récompense leur soit donnée, relève de la gageure. Comme si écrire, être un bon romancier devait être assujetti à un Goncourt, un Renaudot ou un prix Médicis. Comme s'il fallait écrire pour ça.
L'autre soir à l'émission de Picouly du vendredi 31 octobre sur france 5 où étaient conviés Régis Jauffret (Lacrimosa, Gallimard, 2008), Jean louis Founier (où on va, papa?, Stock, 2008, qui vient de recevoir le prix Femina à l'heure où j'écris), un interview de Yasmina Khadra de son vrai nom Mohamed Moulessehoul ( Ce que le jour doit à la nuit, Juillard, 2008) laissait transpercer sa colère de ne pas encore avoir reçu de prix littéraire.
On sait que l'auteur qui porte le pseudonyme d'une femme, est un écrivain à succés et a une réputation qui n'est plus à faire ou presque. Avec des romans traduits en 33 langues dans 36 pays, Yasmina Khadra ou Mohamed Moulessehoul, est un tisseur d'histoires dont les sujets inspirent.
Mais de là à exiger un prix, il y a un monde! Comme si à chaque publication littéraire, à chaque acte d'écriture destiné au public devait être assujetti un prix. Comme si la reconnaissance ultime et unique viendrait par ce biais.
La scène des prix littéraires est entenchée depuis des années en France de coups bas, de controverses et d'éclats face à des accusations de complaisance et de corruption (affaire Madelaine Chapsal pour le Femina) ce qui ne vient arranger. La littérature, la vraie devrait être au dessus des coups mesquins que portent entre eux les hommes désireux de briller.
Alors Khadra engagé pour l'art ou pour le prestige?
PHOTOS:
Yasmina khadra, L'attentat, couverture de livre
02 juillet 2008
Quand des meubles nous assènent leur morale
Ketala de Fatou Diome, n'est pas passé inaperçu l'année dernière à sa parution annoncée comme un grand roman. Mais nous savons que les ouvrages annoncés à grand renfort d'affiche publicitaire ne sont pas forcément d'une grande fracture littéraire. Je viens de me saisir du Ketala après avoir laissé le vent des critiques tourner ailleurs.
On y retrouve avec soulagement la verve de l'auteure comme dans le ventre de l'atlantique ainsi qu'une culture littéraire foisonnante que du bonheur!
L'approche est agréablement déroutante: des meubles qui témoignent de la vie passée de leur maîtresse décédée avant le Ketala, la cérémonie de partage des biens de la défunte. Des personnages bien atypiques donc, des objets familiers qui prennent la parole et jugent les hommes.
Le style du récit m'a fait penser à Mme Bâ (paru chez Fayard) d'Erick Orsenna de l'académie française, une écriture un peu monotone dans le livre de l'académicien par la manière de tisser le récit. A chaque détail civil de Mme Bâ, un pan de sa vie est racontée et avec elle toute l'Afrique. au bout de 250 pages ça va mais quand il vous en reste encore 200 autres de cette facture,imaginez ce que ça donne...des bâillements à s'en décrocher la mâchoire.
Fatou Diome heureusement fait plus court et on l'en remercie. C'est peut être que l'alsacienne d'origine sénégalaise a su maîtriser ce qu'elle donne en pages 152-153 comme un clin d'œil à l'auteure et professeur de lettres qu'elle est: "la fluidité de la narration dépend de la maîtrise des transitions entre les différentes étapes du récit, un maillon entraînant un autre..."
j'aime moins l'égrènement systématique pour ne pas dire sempiternel, des proverbes semés au fil des pages. Le recours à la morale par les proverbes semble abusif tant chaque page en regorge et que cette pratique littéraire est un risque de déroulement de clichés qui a fait débat et dont on croyait que seuls certains amateurs en sont férus.
Mais passons.
j'ai aimé le témoignage ou l'intervention du bëthio (pas le marabout! D'ailleurs l'orthographe diffère si je ne m'abuse...mais le pagne) pour témoigner de la vie sexuelle de sa maîtresse en se présentant d'une manière si délicieuse: " je suis le petit pagne coquin que les sénégalaises portent le soir,avant de rejoindre leur époux impatient. Avec deux petits cordons pour me nouer à la taille des belles, je m'arrête au dessus des genoux et mes lamelles se croisent à peine, pour faciliter à l'amant l'accès, de son trésor...Habiles de leurs mains et expertes en imageries aphrodisiaques, les douces me couvrent de broderies érotiques. M'exposer au regard du soleil équivaudrait à s'attirer les foudres de la lune. Inventé pour la plus ardente des intimités , je suis le tableau chargé d'exprimer au spectateur privilégié ce que porteuse attend de lui en feignant la gêne." page 77.
En relisant les critiques faites à son ouvrage sur le net, on la félicite de ne pas souscrire à un retour aux idiomes traditionnels prêchés par certains européens qui s'écrient "mais pourquoi donc ne nous parlez vous pas de l'Afrique que l'on aime, si belle et mystique!" Refus que l'auteur tchadien Nimrod ( Les jambes d'Alice, Actes sud, 2001) prêche dans un long interview accordé à la revue le Matricule des anges.
A ne pas mésestimer, F Diome aborde avec le courage et le mordant qu'on lui a connu dans le ventre de l'atlantique (Anne Carrière, 2003) le sujet homosexualité, question taboue dans la plupart des sociétés africaines et qui a suscité la polémique au Sénégal ces dernières semaines avec le mariage des homosexuels de petit Mbao.
Et si la vérité unique était inscrite dans cette phrase éloquente et simple: " Chaque fois que la société nie une part d'elle-même, elle baisse le rideau de fer de l'hypocrisie devant ses propres yeux"?
On dirait de F.Diome, elle a presque le talent remarqué en son temps de l'auteure d'Une si longue lettre.
PHOTOS:
1) Fatou Diome, Photo Xavier Thomas
2) Couverture les jambes D'alice, LMDA
24 mai 2008
La Divine Devi
Les livres de Ananda Devi? Une longue plainte recrudescente.
Alliant une dimension onirique, mystique et réelle de l'imaginaire littéraire, l'écriture et le style de la mauricienne n'appartiennent à aucun courant littéraire précis.
Ananda Devi née en 1957 au sud de l'île Maurice est une anthropologue de formation, sans doute l'une des plus atypiques romancières d'expression française de Maurice. A la fois nouvelliste, poétesse et romancière, elle est publiée la première fois à l'âge de 15 ans et continue d'être prolifique dans la création littéraire.
Le roman de Devi est toujours un long poème et on y perd son souffle, les mots y sont des griffures qui vous zèbrent la peau.
J’ai besoin de lire Ananda Devi en m'imposant des contraintes que je ne m'impose avec aucun livre: contrainte d'espace et contrainte sonore. Il me faut un endroit solitaire, abandonné comme ses personnages, reculé, étroit comme là où on les enferme. Mais il me faut surtout le silence du monde et des hommes pour écouter avec recueillement le bruit des mots qui coulent dans mes yeux, leur musique qui m'égratignent la gorge. Un malaise? C’est possible quand on assiste à la douleur d'une interdite qui se transforme sous nos yeux en un monstre peu familier à notre imaginaire.
Un ouvrage de Devi comme Le long désir a exercé sur moi un charme que je qualifierai de presque morbide, un long appel, je le désirais et le repoussais, j'écoutais puis je collais mes oreilles, je l'ouvrais et le refermais, je lissais les pages et les mots, je répétais la prose interminable, les phrases sans point ni virgule qui nous emportent et qui n'aiment pas que l'on s'arrête en chemin, un long fleuve qui nous embarque.
L’écriture de Devi c'est aussi sa violence dans Eve de ses décombres mais aussi dans Pagli, une inépuisable force ressort de cette plume féminine.
où Ananda Devi puise t'elle sa haine, celle que subit ses personnages-victimes, ces âmes maudites, bannies, interdites, folles, errantes, enfermées, ces damnées du sexe et de la terre prés de l'arbre miracle, l'arbre témoin, le banyan que je n'ai jamais vu.
J'ignore à quoi ressemble cet arbre qui lie si fort les souvenirs de René Depestre et d'Ananada Devi (la comparaison s'arrête peut-être là) au passage de l'île mystique, mythique, la source inspiratrice, Maurice, à travers la romancière native de ce bout de terre qui brasse tant de cultures et d'étonnements, un peu en retrait de l’Afrique, cette terre si peu connue des africains. Son écriture puise de l'Afrique et de son île une force et une profondeur inégalées, c'est en cela que Devi est une écrivaine africaine autant que française.
On aimera le chaos des mots et du style dans l'écriture de la romancière qui ne semble suivre qu'une règle littéraire: aucune.
On s'étonnera de ces êtres brisés qui nous sont si familiers, si proches.
Je ne m'offusque même pas que l'on ne croise pas l'espoir dans les romans de Devi, les personnages habitent Soupir et sont imprégnés d'espace clos, sans échappatoire, avec un rapport étroit à la mort .
Romans et Nouvelles
· Rue la poudrière. Abidjan: Nouvelles Éditions Africaines, 1989.
· le voile de Draupadi, L’harmattan, 1993
· L’arbre fouet, L’harmattan, 1997
· Moi l’interdite, paris, Dapper, 2000
· Pagli, Gallimard collection continents noirs, 2001
· Soupir, Gallimard, collection "continents noirs", 2002,
· La vie de Joséphin le fou, Gallimard, collection "continents noirs", 2003
· Eve de ses décombres, Gallimard,collection "continents noirs", 2006
· Indian Tango, Paris, Gallimard, 2007
Poèmes
Le long désir, Paris, Gallimard, 2003
Études:
· « Aspects of kinship and marriage among Telugus in Mauritius ». Indian Overseas, the Mauritian Experience. Ed. U. Bissoondoyal. Moka: Mahatma Gandhi Institute, 1984.
· « Identité ethnique Telegoue et pratiques religieuses à l'ile Maurice ». Vivre au Pluriel, Production sociale des identités à l'Ile Maurice et à l'île de la Réunion. Saint-Denis: Université de la Réunion, 1990.
CARTE:
Carte de l'afrique avec Zoom sur l'île Maurice © Nicolas Moiroux
PHOTOS:
2) Ananda Devi © Éditions Gallimard de Catherine Hélie
2) Ananda Devi et Abdou Diouf © Cyril Bailleul OIF
14 janvier 2007
Relire les bouts de bois de dieu
Relire Sembène Ousmane devrait être un devoir de citoyen, un devoir d'élève, un devoir de syndicaliste, un devoir d'homme politique, un devoir de travailleur, un devoir de femme.
Car s'il est vrai que la littérature de cet écrivain l'un des plus extraordinaires de sa génération et sans doute l'un des plus grands écrivains et cinéastes sénégalais, est une littérature de combat et de révolte de la masse et pour la masse, aujourd'hui plus que jamais nous avons besoin de rouvrir ou de découvrir l’ouvrage de Sembène pour ceux qui ne le connaissent pas encore.
Relisons cet écrivain qui avec acuité a su construire à partir de la grève des ouvriers dans le milieu des années 40 sur les lignes de chemins de fer Dakar-Niger, un formidable roman social, un roman de lutte et de leçon.
Rien ne semble avoir été laissé au hasard dans cette grande fresque qui traverse le paysage sec et inhospitalier du soudan et du Sénégal de l'époque.
Toutes les couches sociales de l'époque coloniale qui cohabitaient ont été prises dans le mouvement d'une Afrique qui peinait à se réveiller à la veille des indépendances.
Des colons aux ménagères en passant par les élites façonnées par l'école coloniale et dont nous avons aujourd'hui encore quelques touffes folles organisées en bourgeoisie locale
, on assiste à la souffrance du peuple, celui des quartiers bidonvilles, des bords de rail, des illettrés, des cheminots et de leurs femmes, des mendiants et des enfants.
Un peuple suant, soufflant, mourant de faim, perclus de douleur, blessé dans sa chair, mais des hommes et des femmes dignes et véridiques qui auront su triompher de la petite poignée qui voulut les écraser.
Dans le roman de Sembène, l'aveugle est une lanterne et le handicap n'enterre pas le combat pour la justice et le respect des hommes.
Les femmes y sont des rôles qui débordent la frontière familiale et défoncent le carcan des coutumes qui veulent qu'elles se taisent et obéissent. Mais la relation de Sembène et des femmes d'Afrique on la connait, la place qu'il leur dédie à chaque fois dans ses ouvrages aussi.
En dehors des personnages inoubliables qui a l'image Bakayoko, de Mariama, de Penda, de fa Keïta ou encore de la petite Ad'idjibid'ji apprennent, luttent et parfois donnent des leçons d'humilité, de ténacité et de vergogne (diom en wolof), c'est un peuple exemplaire d'hommes, de femmes et d'enfants qui se sont donnés la main pour exiger leurs droits sans haine et sans céder.
Chez Sembène c'est l'homme du commun qui lutte pour rétablir la justice que pourfend l'élite, le colon ou le politicien. Le héros c'est le peuple, c'est l'honnête homme qui a des convictions et qui ne se défausse pas.
Le Sénégal de Sembène, celui d'hommes intègres est il mort?
Devrions nous pas relire l'écrivain et cinéaste à pipe longtemps mis à l’écart par les médias sénégalaises et hommes politiques (L S.Senghor) à qui le discours de cet écrivain ainsi que sa caméra a toujours dérangé, pour recevoir les leçons d'humilité et de persévérance qui nous manquent aujourd'hui et qui poste notre pays à la porte du chaos si familier à l'Afrique et aux africains que nous sommes?
Sembène n'est pas un visionnaire, c'est un homme du passé mais aussi et peu étonnant, un homme du présent, un cinéaste moderne.
Les bouts de bois de dieu a été publié en 1960, Sembène fait dire à l'un de ses personnages:"Nous ne sommes pas capable de fabriquer le moindre objet utile même pas une aiguille..." (Page 318)
Plus de quarante ans après, qu'est ce qui a changé?
Les bouts de bois de Dieu, Banty mam yall, Sembene Ousmane, Paris, Presse Pocket, 1976
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