le blog de lianoire

15 mai 2012

La fin des marabouts ?

 Réflexion pour une démystification des autorités de confrérie

S’il est un constat partout dans l’air du temps en Afrique, c’est qu’il est temps qu’elle se débarrasse de ses trop de dictateurs, mégalomanes et voleurs et que des pays comme la Tunisie, l’Egypte ou le Sénégal s’y attellent avec des résultats liés au contexte propre au pays et à leur trajectoire. Dans le cadre du Sénégal, j’aimerai attirer l’attention que sur une catégorie de personnages riches, influents, écoutés, réputés, craints, déifiés que sont les marabouts. L’élection présidentielle de 2012 a démystifié bon nombre de marabouts engagés dans la reproduction et la tolérance des phénomènes de corruption: pots de vin, enveloppes d’argent glissés lors des visites de personnalités politiques, jeux de faveur envers des villes confrériques pour des programmes d’électrification, d’adduction d’eau, d’assainissement et de rénovation urbaine au détriment d’autres villes défavorisées et sans marabout influent susceptible de drainer un électorat aveuglé et obéisssant. Une pratique délétère,ambiguë qui n’a pas été rompue avec l’arrivée de Macky Sall.

La disgrâce de Béthio Thioune, énergrumène mafieux au comportement de gourou, personnage excentrique dont l’influence s’est accrue avec le régime présidentiel précédent, démontre à quel point, la montée de l’obscurantisme religieux et de l’importance prise par l’entrepreunariat religieux sont imbriqués au laxisme d’état.

Les médias ont superficiellement analysé la naissance d’une crise de valeur décrite par Boubacar Boris Diop dans les pages publiées par le journal le Quotidien du 21 avril 2012 où la fiction et le réalisme sociologique se mêlent pour souligner quelque chose de capitale : on assiste sans doute à une remise en question profonde des sénégalais par rapport à leur rapport aux dirigeants religieux.

N’est il pas intéressant de s’arrêter et d’opérer un flash black pour discuter et analyser sur l’apport social, éducatif, religieux et économique des dirigeants de confrérie sur la vie des sénégalais et sur l’apport des sénégalais aux marabouts de confrérie. Sans remonter jusqu’à la naissance des confréries au Sénégal, on peut légitimement se demander ce que nos marabouts si réputés et craints ont apporté au Sénégal (indépendant depuis 52 ans)  et pour soulager la misère crasse des citoyens.
Qu’ont-ils fait pour améliorer et perfectionner l’éducation islamique des talibés de rue ?
Qu’ont-ils fait pour améliorer la formation des maîtres d’école coranique et rediscuter leur devoir religieux envers leur disciples ?
Qu’ont-ils fait pour enseigner aux parents leur responsabilité vis-à-vis de l’éducation de leurs enfants qui ne doivent pas être livrés à eux-mêmes dans la rue ?
Qu’ont-ils fait concernant la spéculation, la confiscation des terres aux paysans, leurs disciples ?
Qu’ont-ils fait pour faire évoluer les droits des femmes, leur image dans la société et leur responsabilité vis-à-vis de l’Etat et de la collectivité ?
Qu’ont-ils fait pour améliorer la santé de leurs disciples et leur accés à des services de base ?
Qu’ont il répondu à la demande des sénégalais exigeant l’arrêt de la concentration de l’état aux mains d’une famille et à l’arrêt de la confusion entre argent du contribuable et fortune personnelle du président ?
Qu’ont-ils fait des largesses pendant dix ans octroyés par le PDS dans le cadre de son mandat : les chèques, les voitures, les politiques de ville autonomes et détachées d’un programme ministériel ?

L’on peut se demander que nous apporte donc nos marabouts alors que les sénégalais se jettent à leur pied reniant pour les ouiailles de Béthio Thioune ou les chiens de garde Modou kara, père, mère et attache familiale pour n’être que dévotion, obéissance, main d’œuvre servile, croyant et soutien enrichissant depuis plus d’un demi siècle une lignée de marabouts qui semblent oublier de renvoyer l’ascenseur une fois qu’ils sont là haut (cela ne vous rappelle pas une autre espèce) ?

Pourquoi ne pas donner un pied une bonne fois pour toute dans la foumillère quand nous nous savons saisis d’une volonté d’inscrire la justice, la bonne gouvernance et la démocratie dans notre quotidien  en chassant Wade et sa clique ? Ne devons nous pas opérer une autocritique sur nos liens délictueux, obscènes et incestueux avec les faux marabouts du social qui gouvernent nos cœurs et parfois trop nos esprits.béthio1

Si une certaine confrérie est basée sur l’amour du travail comme le déclare, le mythe fondateur qui légitimise sa percée, mythe repris par de grands ouvrages en sciences sociales, n’est il pas temps que leurs marabouts se mettent aussi au travail pour que le don ne soit pas que dans un seul sens ce qui est contraire à l’économie du don en milieu africain. Tout don mérite un contre don, sa contrepartie, en vous donnant, vous êtes mon obligé. Le bénéfice de la collectivité et des sénégalais doit être pensé par les guides confrériques confortablement assis sur leur boubou amidonné et enrobé d’une dignité muette qui croient ils peut être les dispense de se dédouaner de plus d’un demi siècle de richesse que les sénégalais leur attribuent sans demande de contrepartie.



Source:

Béthio Thioune et Serigne Modou Kara, Photo Senetoile: http://www.senetoile.net/component/content/article/1-les-depeches/16142-toubacratie-senegal--les-confreries-religieuses-dans-le-jeu-electoral.html

 

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23 avril 2012

Le beau rire de Boris Diop

Je vous livre ici un article de l'écrivain Boris Diop

 

Nouvelle sur le changement politique : Le beau rire de Boris Diop

  • Écrit par  Par Boubacar Boris DIOP
  • E-mail

«Le Vieux, il est fini !»   
Au moment où Medun Ba, chauffeur de taxi dakarois, lâche ce cri du cœur, nous sommes loin de la soirée du 25 mars qui a vu des millions de Sénégalais déferler dans les rues pour célébrer la victoire de Macky Sall. C’est que Medun est un citoyen bien informé : branché en permanence sur Walf ou Zik Fm, il sillonne la ville de l’aube au crépuscule et en profite pour limer sa cervelle à celle de ses passagers de toutes conditions. Alors, il sait de quoi il parle, Medun Ba. Mais rien n’est simple sous les cieux de la politique sénégalaise. Mon compagnon de voyage déteste le président Wade, c’est entendu. Il y a pourtant dans sa voix un reste de tendresse pour le «Vieux» au moment même où il lui prédit, avec une intense jubilation, la plus humiliante raclée de sa vie. Sans doute a-t-il, comme tant d’autres, cru en Abdoulaye Wade au début, l’ami Medun. Je l’imagine très bien se tournant vers des passagers un peu trop critiques à son goût pour leur lancer gaiement : «Ah ! Vous aus­si, laissez donc Góor gi travailler !» Et voilà qu’à la fin des fins il ne lui est même plus possible de faire confiance à ce président qui à tout promis et tout trahi. Il ne le voit pas, même dans ses rêves les plus fous, céder un jour le pouvoir à son adversaire, juste parce que ce dernier aura totalisé plus de misérables bulletins de vote que lui. Medun veut-il que je le rassure quant au fair-play de Wade ? J’en serais bien incapable car moi non plus je ne l’imagine pas un seul instant en train de se plier au verdict des urnes, ce politicien si imbu de sa personne qu’il s’est présenté une fois sans rire comme «l’Africain le plus diplômé du Caire au Cap». Medun et moi ne sommes pas seuls à redouter un passage en force de Wade en fin mars suivi d’une explosion de colère aux conséquences irréparables. En vérité, tout le pays est assis sur un œuf, espérant un ultime sursaut de bon sens d’un homme qui n’a jamais su se montrer raisonnable…


Mais n’étions-nous pas, d’une certaine façon, en train de jouer à nous faire peur ? Le naufrage moral de Wade était tel avant le second tour que tout ce qui pouvait lui arriver le jour du scrutin – défaite ou triomphe électoral – allait être forcément anecdotique…

A mon avis, c’est la révolte du 23 juin qui a précipité Me Wade dans le néant, le faisant soudain ressembler à un clown surpris en coulisse, visage lunaire, encore à moitié grimé et d’une insoutenable mélancolie. Ses proches les plus lucides et les plus courageux auraient dû lui dire dès ce jour-là : «Monsieur le président, partez avant qu’il ne soit trop tard. Pensez à votre place dans l’Histoire.»

A votre dignité d’être humain.
Et, plus simplement, à la tranquillité de vos enfants lorsque vous ne serez plus de ce bas monde.
Il suffit d’un rapide flashback pour se rendre compte que depuis bientôt un an le Peuple sénégalais n’en finit pas de pousser le sortant vers la sortie avec une infinie douceur, par des moyens légaux et pacifiques. Nous pouvons être fiers d’avoir réussi à nous débarrasser ainsi d’un autocrate bien plus dangereux qu’on pourrait le croire à première vue. L’opposition a accompli une sorte de miracle que certains qualifient d’ailleurs volontiers de «printemps démocratique sénégalais». L’expression peut surprendre à propos d’un pays où, à l’inverse de la Tunisie et de la Libye, chaque citoyen jouit depuis toujours d’une entière liberté de parole. Il ne me semble pourtant pas excessif de soutenir que le soulèvement du 23 juin 2011 est de même nature que celui du Peuple tunisien. Ce que ce dernier a fait pour aller de l’avant, nous l’avons fait, nous, pour éviter un grand bond… en arrière. Et au Sénégal le risque de régression était réel avec un homme dont Me Ousmane Ngom, son ancien ministre de l’Intérieur, a dit qu’il «parle en démocrate et agit en monarque». Abdoulaye Wade nous est souvent apparu plus comique et fantasque que cruel mais nous devons garder présent à l’esprit que c’est bien malgré lui qu’il s’est résigné à un système pluraliste et ouvert. Il est en effet certain qu’au temps de la Guerre froide par exemple, il se serait comporté exactement comme Mobutu et Omar Bongo pour peu qu’il eût bénéficié des mêmes protections extérieures que ces deux tyrans sanguinaires. Il faut tout de même rappeler que nous parlons là d’un leader de l’opposition ayant eu à son tableau de chasse un Vice-président du Conseil constitutionnel. Rien de moins. Quelques années plus tard, chef d’Etat vieilli et usé, il se sait au plus profond de l’abîme et essaie de se tirer d’affaire par des modifications quasi surréalistes de la Constitution. Le « Non » des Sénégalais est si retentissant qu’il ne peut y rester sourd et, toute honte bue, retire en catastrophe son projet. Encore une fois, c’est de ce jour, très précisément, que date la lente et pénible marche vers l’échafaud de Me Wade. La mise à mort du grand-père de la nation a été patiente et, pour ainsi dire, d’une implacable délicatesse. Ce sang-froid s’est avéré peut-être plus décisif en fin de compte que les poussées de fièvre épisodiques sur la Place de l’indépendance et à Colo­bane.

Voilà pourquoi quelques jours avant sa chute, Me Wade, pareil à un individu en état d’errance psychique, avait cet air presque émouvant de bête traquée. On pouvait lire dans ses yeux le même égarement et la même stupéfaction muette (« Me faire ça, à moi ! ») que dans ceux de Diouf douze ans plus tôt. Sauf que ce dernier avait fini par comprendre, contre son camp et avec une noblesse qui force aujourd’hui le respect, qu’il valait mieux partir la tête haute.

Wade, lui, n’a rien voulu savoir. Et c’est bien ce qui nous contraint à quelques pénibles rappels en dépit des égards dus à son âge et à son statut d’ancien chef d’Etat. La stricte et triste vérité c’est que le candidat Wade s’est exprimé et a agi entre les deux tours de la Présidentielle comme une personne ayant perdu toute sa raison.

C’est d’ailleurs avec de grands éclats de rire que, du centre-ville à Ouest-Foire, Medun Ba le taximan et moi-même avons passé en revue les déclarations si incroyablement farfelues du Président au cours des dernières années.

Son fiston ? Plus intelligent que tout le monde. D’ailleurs, là où il travaillait à Londres il était le seul Noir… Ca donne à ce jeune homme de bonne famille le droit de cumuler quatre importants – et juteux - portefeuilles ministériels. Et comment ne pas s’incliner bien bas devant les imprécations quasi bibliques de Wade contre les envieux, ceux qui osent mettre en doute ses réalisations si évidentes et si magnifiques ? Seigneur Tout-Puissant, crevez les yeux de mes ennemis qui refusent de voir ce que j’ai fait pour ce pays ! Quant aux rebelles de Casamance, il les a nourris, couvés, dorlotés pendant au moins une décennie. Con­trairement à ce que pourrait croire un esprit rationnel, ce ne sont pas ses ennemis qui le dénigrent. Non, c’est lui-même qui fanfaronne ainsi haut et clair. Fait-il au moins un tel aveu par remords, pour admettre enfin sa part de faute au moment où les mêmes rebelles font tant de misères à notre vaillante armée nationale ? Non, pas du tout. Wade est fier de son étrange générosité et afin que nul n’en ignore, il ajoute cette phrase finalement bien énigmatique : Aucun chef d’Etat au monde n’osera faire un tel aveu mais moi j’assume ! Ne dirait-on pas que, debout au milieu de la foule, c’est à lui-même et seulement à lui-même que parle cet étrange personnage ?

Quel message le candidat essaie-t-il d’envoyer à ses électeurs par des propos aussi insolites ? La réponse paraît aussi simple que consternante. Il leur dit juste ceci : « Puisque vous êtes un peuple assez stupide pour ne pas m’aimer à la folie, eh bien, allez au diable ! Quant à moi, je vais me lâcher avant de quitter votre putain de pays avec ma femme et mes deux enfants ! » C’est en vertu de cette logique suicidaire qu’il a menacé les mauvais votants de ne rien faire pour leur localité en cas de réélection et averti les fonctionnaires que leur salaire ne serait plus payé deux mois après son éventuel départ. Sous-entendu : «Je suis le seul à savoir où trouver l’argent…».

A-t-on jamais vu un homme politique clouer avec une telle application son propre cercueil ? Même si on ne sait trop quoi ajouter à toutes ces foutaises, il est difficile de se taire sur les milliards dépensés en pure perte par Wade au cours de ce scrutin.
On se demande quelle mouche l’a piqué le jour où il a invité ses partisans à aller se faire remettre des liasses de billets de banque au Palais. Bien de petits malins se sont mués en quelques heures en zélés défenseurs du régime, question de ne pas rater un festin aussi « viandé » comme eût dit Ahmadou Kourouma. Le problème, c’est que ces gens n’ont même pas eu la reconnaissance du ventre : ils ont continué à dénigrer leur bienfaiteur et, une fois dans l’isoloir, ils ont pris un malin plaisir à voter contre lui. En outre, la pagaille qui a résulté de cette opération est indigne de notre République. Des journaux ont rapporté que pour attendre leur tour certains passaient la nuit sur des matelas jetés par terre dans les couloirs de la Présidence et que ces militants d’occasion se sont souvent violemment tapés dessus. L’argent est certes le nerf de la guerre mais les êtres humains ne sont pas du bétail. Certains chefs religieux ont sûrement retenu cette leçon-là. Soit dit en passant leurs ndiguël, c’est ce qui énerve le plus Medun, homme pourtant pieux, à en juger par les photos et inscriptions à l’intérieur de son taxi. Il me dit que s’il était dans la course pour la Présidence, il pousserait ses adversaires à solliciter des « ndigël » afin que personne ne vote pour eux. Pas fou, Medun !  

A présent que les jeux sont faits, chacun de nous se doit de méditer les scènes que voici, choisies parmi les désolantes images d’une bien triste fin de parcours. La fin bâclée d’une vie d’homme politique et, encore plus grave, d’une vie d’homme tout court.

D’abord ce morceau d’anthologie, dans une ville de l’intérieur : au cours d’un meeting en plein air, l’aide de camp se penche vers le président, qui lui souffle le montant à décaisser pour tel rabatteur de voix. Quinze petits millions. Des broutilles. D’au­tres ont vu bien plus grand.

Une seconde scène, tout aussi hallucinante, où un marabout, apparemment gêné de voir le vieux président en si piteux état - hagard, sollicitant un « ndigël » sous l’œil des cameras comme un mendiant en train de quémander sa pitance au feu rouge - semble sur le point de l’inviter à se ressaisir, à se souvenir, au moins un peu, nom de Dieu de nom de Dieu, de la dignité de sa charge…

Il y a sans doute de l’exagération voire de la pure invention dans certains des récits qui ont circulé dans l’entre-deux tours. Wade, personnage de roman, suscite quasi naturellement toutes sortes de fables. Je ne sais quoi penser, par exemple, de l’histoire de ce fou qui, voyant les billets de banque voltiger dans tous les sens, s’approche du cortège à pas de velours et pique cent mille balles dans la cassette présidentielle avant de prendre ses jambes à son cou !

De s’être ainsi couvert de ridicule n’a été d’aucun secours à Me Wade. En fait il a même perdu quelques milliers de voix, le génial stratège, passant de 34,81% à 34,20%. On a envie de dire : tout ça pour ça…

A l’heure du bilan, il apparaît que cette élection a été d’un bout à l’autre celle des premières fois. Jamais on n’a vu un chef d’Etat démocratiquement élu se muer en candidat illégitime et solliciter un mandat qu’il pourrait terminer à l’âge de cent ans. Et il n’est probablement pas dans l’histoire d’autre exemple d’un président sortant incapable de se trouver un seul allié parmi ses douze rivaux malheureux du premier tour juste parce que tous se seraient sentis déshonorés de faire un bout de chemin en sa compagnie. Rien d’étonnant dès lors à ce que, amaigri, amer, quasi aphone, les gestes incertains, le maître des foules en délire n’ait été sur la fin que l’ombre de lui-même. On s’est surpris à éprouver de la pitié pour lui mais aussitôt sont remontées à la mémoire douze longues années d’arrogance absolue, de pillage du Trésor public et de gâchis intellectuel éhonté.

Medun Ba, comme nombre de Sénégalais, était farouchement opposé à un troisième mandat de Wade. Il me confie même que s’il avait eu la chance de rencontrer Góor gi, il lui aurait conseillé de faire comme Mandela.
J’approuve avec enthousiasme :
Oui, le Président Jacob Zuma ne prend jamais une décision importante sans consulter Mandela… Voilà com­ment un vrai sage peut servir son pays !
Je suis bien conscient d’avoir quand même un tout petit peu forcé le trait mais Medun n’en a cure. Il me pose plutôt une question totalement inattendue :

Et combien le Président Jacob Zuma donne-t-il à Mandela chaque fois que celui-ci lui prodigue ses conseils ?
Avant même que j’aie le temps de revenir de ma stupéfaction, il ajoute en secouant rêveusement la tête :
- Ca doit faire beaucoup-beaucoup d’argent, hein !

Je suis un peu perdu mais je sens aussi que pour préserver notre complicité je me dois de confirmer les propos de mon interlocuteur. L’ar­gent, pour Medun, c’est sérieux et si je lui dis que le tombeur de l’apartheid se dévoue encore pour l’Afrique du Sud par pure grandeur d’âme, il se pourrait bien qu’il commence à prendre Nelson Mandela pour un crétin. En réalité Medun a utilisé une expression typiquement sénégalaise, bizarre et tout à fait fascinante quand on y pense bien : xaalis bu dul jéex. Un bout de phrase à prononcer, s’il vous plaît, d’une voix toute frémissante d’émotion. De quoi se demander si pour nous Sénégalais le summum de l’extase matérielle, ce n’est pas cette sensation d’être submergé par des billets de Cfa encore plus nombreux que les grains de sable du Sahara...

Le moins qu’on puisse dire, c’est que les grandes utopies du siècle n’impressionnent pas tant que ça le taximan Medun Ba. Il y a probablement peu pensé au moment de glisser son bulletin dans l’urne.  Com­me lui, des millions de Séné­galais dépourvus du minimum attendent surtout de Macky Sall qu’il améliore leurs conditions d’existence matérielles. Le nouveau régime serait bien inspiré de ne pas perdre cela de vue. Tous les candidats ont promis à Medun de le soulager du fardeau qu’est devenue sa vie quotidienne et c’est Macky Sall qu’il a choisi de croire sur parole. C’est donc sans surprise que je l’ai entendu évoquer à plusieurs reprises deux promesses électorales très concrètes du candidat Sall : la baisse des prix des denrées de première nécessité et le relèvement de cinq à huit ans de l’âge du véhicule qu’il pourrait être amené, lui Medun Ba et pas un autre, à importer bientôt, In Challah. Devenir enfin propriétaire de son taxi, quel immense bonheur ! Emporté par son élan, il me décrit avec force détails les routes d’Italie et de Suède, deux pays où il n’a naturellement jamais mis les pieds, question de me prouver que le futur Président Sall est un type vraiment très bien, qu’il sera un vrai Président, celui-là, parfaitement informé des réalités du monde actuel et en particulier de l’état des routes de Copenhague et de Santa Cruz de Ténériffe. Medun Ba a-t-il vu flotter autour de mes lèvres un sourire moqueur, que j’ai, ma foi, bien du mal à réprimer ? Peut-être un peu vexé, il s’échauffe et crie presque en s’agrippant au volant de son taxi que chez les Toubabs, qui ne sont pas comme nous, chacun le sait, même après vingt ans, une voiture est toujours neuve ! Enfin, presque…

D’avoir résolument les pieds sur terre ne veut cependant pas dire que Medun se moque de l’Etat de droit, de la taille du gouvernement, de l’équilibre entre les pouvoirs, de la composition du Conseil constitutionnel et du Nouveau Type de Sénégalais dont rêve si ardemment le mouvement Y en a marre. C’est peut-être même très important pour lui mais il a en priorité  besoin de faire bouillir la marmite.

Il n’est du reste pas le seul à attendre des gestes concrets du nouveau régime. Les grosses fortunes ont elles aussi pas mal éructé et hurlé ces dernières années pour faire entendre leurs doléances. A ceux qui pourraient s’en étonner, il convient de signaler un autre tour de force de Wade : lui, le libéral fier de l’être, a réussi à écœurer d’importants créateurs nationaux de richesses et d’emplois – encore une grande première – au point d’en faire de virulents porte-parole des masses opprimées ! Mais pour dire le vrai, cette fronde des milliardaires, qui a parfois pris en otage le mouvement général de sédition, a été parfois assez cocasse et s’il est une affaire à suivre de près, c’est bien le traitement que les autorités de la seconde  alternance comptent réserver à ces «demandes sociales» si précises et si personnalisées qu’elles en sont parfois embarrassantes.
La brillante élection de Macky Sall a été saluée par le monde entier et chacun s’est émerveillé de l’appel téléphonique de Wade, intervenu très exactement  à 21h30, bien avant la fin du dépouillement. Oui, un pays peut s’estimer en bonne santé démocratique quand chaque finaliste à la Présidentielle cherche avant tout à battre un curieux record, celui de non-hésitation-à-reconnaître-sa-défaite ! On a pourtant envie de relativiser ces fameux coups de fil qui interviennent après une lutte pour le pouvoir marquée par des mois de sacrifices humains en tous genres, de calomnies haineuses et de batailles rangées parfois meurtrières. Il est par ailleurs intéressant de noter que c’est le seul instant d’échange direct entre les deux candidats et qu’il a lieu, comme par hasard, loin de nos oreilles indiscrètes. Dans le cas de Me Wade, l’hypocrisie est d’autant plus manifeste qu’il n’a jamais daigné prononcer le nom de Macky Sall, ne faisant allusion à lui qu’en une occasion et dans les termes les plus méprisants. Bref, un tel geste, certes précieux pour éviter de ruineuses violences postélectorales, ne devrait pas non plus servir de passeport pour l’impunité. Or c’est la seule chose qui importe en ce moment à ceux qui, pour leur profit personnel, ont mis le pays à genoux. Il est impossible de passer de si graves méfaits par pertes et profits.  

Malgré tout, la victoire a été belle et, avouons-le, ça fait du bien d’être Sénégalais ces jours-ci. Qui d’entre nous n’a pas reçu depuis le 25 mars des dizaines d’E-mails enthousiastes ? J’ai été heureux des félicitations venues du monde entier mais elles m’ont tout de même souvent laissé songeur. Que tant d’amis soient soulagés et presque fous de joie juste parce qu’un scrutin s’est bien déroulé, donne une idée du long chemin qui sépare bien des pays africains d’une vie démocratique normale.

Personne ne s’est du reste privé de souligner le contraste entre «le Sénégal qui donne une leçon de démocratie au monde» (Allons ! Allons !) et «le Mali rattrapé, hélas, par ses vieux démons».

On me permettra de m’arrêter un peu sur l’éviction d’Amadou Tou­mani Touré par de jeunes officiers. Présent à Bamako pendant le putsch du Capitaine Sanogo mais aussi signataire, avec des intellectuels maliens, d’un « Manifeste » sur la situation politique et militaire dans leur pays, il me paraît, en effet, essentiel de souligner la futilité des raccourcis du genre : ascension du Sénégal vers les cimes radieuses de la bonne gouvernance, descente aux Enfers du pauvre Mali… C’est si simpliste ! C’est juste n’importe quoi.

Pour mieux évaluer les graves évènements en cours chez nos voisins de l’Est, mettons-nous un instant, nous Sénégalais, à leur place… Supposons que notre armée, confrontée à une rébellion bien équipée et entrainée, vole de désastre en désastre par la faute d’un Etat, certes démocratique au sens formel du terme mais surtout totalement déliquescent et corrompu ; imaginons également quel formidable choc cela a été pour l’opinion malienne - déjà exaspérée par les turpitudes de sa classe politique et la veulerie de son Président - d’apprendre ce qui est arrivé le 24 janvier, dans la localité d’Aguel Hoc, à près d’une centaine de ses soldats et officiers. Cet épisode sanglant, souvent occulté, est pourtant capital pour mesurer l’impact sur le pouvoir central de la guerre au nord du Mali. C’est Amadou Tou­mani Touré lui-même, alors chef de l’Etat qui décrit le 15 mars, dans un entretien avec le quotidien français Le Figaro,  le massacre de dizaines de soldats maliens, qui n’avaient, tient-il à souligner, «plus de munitions». C’était lors de la prise de cette ville par les Touaregs du Mouvement national de Libération de l’Azawad (Mnla). Ecoutons l’ex-Président Touré : « Lorsque le Mnla a quitté les lieux, nous avons découvert une tragédie. Soixante-dix de nos jeunes étaient alignés sur le sol. Les Noirs avaient les poignets ligotés dans le dos. Ils ont été abattus par des balles tirées à bout portant dans la tête. Ceux qui avaient la peau blanche, les Arabes et les Touareg, ont été égorgés et souvent éventrés«. Et le placide ATT de s’emporter : « C’est un crime de guerre. Je suis étonné par le silence des organisations internationales sur ces atrocités. Que dit la Cour pénale internationale ? Rien«. Il confirme enfin l’im­portante «im­plication d’Al-Qai­da au Ma­ghreb islamique (Aqmi) dans ce conflit, tout comme celle du groupe islamiste touareg Ansar Dine d’Iyad Ag Ghali«. En plus, bien entendu du Mnla…

Face à une catastrophe militaire d’une telle ampleur, qu’aurions-nous fait, ici au Sénégal ? Les jeux politiques habituels auraient à coup sûr été relégués au second plan. Il faut aussi se souvenir de l’initiative sans précédent des épouses des militaires maliens. Excédées de voir leurs maris envoyés régulièrement à la boucherie, elles organisent depuis le camp de Kati une marche sur le Palais pour demander au général Toumani  Touré de donner à ses soldats les moyens de se battre. Elles sont accueillies par un président débonnaire et courtois mais velléitaire, plus soucieux de son image à l’étranger que de la tragédie que vivent son armée et son pays, et qui lève les bras au ciel pour avouer son impuissance.  Comment s’étonner dès lors que ceux qui devaient servir de chair à canon, le capitaine Sanogo et ses camarades, n’aient pas eu la patience d’attendre que se tienne une élection qui n’aurait de toute façon rien changé à leur sort ? Le coup d’Etat du 22 mars résulte de l’incapacité de l’Etat malien à faire face à ses obligations élémentaires. La corruption, tolérée et parfois encouragée par ATT, de l’élite politique et militaire, a joué un rôle tout aussi important. C’est bien pour cette raison que ce putsch pas comme les autres a été favorablement accueilli par le cinéaste Cheikh Oumar Cissokho, les écrivains Alpha Mandé Diarra, Seydou Badian Kou­yaté et Aminata Dramane Traoré de même que par Oumar Mariko et des millions d’autres Maliens, connus ou anonymes. Le coup d’Etat a certes précipité la chute de Kidal, Gao, Mopti et Tombouctou mais ces villes seraient de toutes manières tombées bien avant l’élection du 29 avril. Trouverions-nous normal d’organiser un scrutin présidentiel dans un Sénégal amputé d’une si grande partie de son territoire et dont les Forces armées seraient en pleine débâcle ? Les réponses à ces questions coulent de source et il suffit de se les poser pour comprendre l’inanité d’une comparaison entre deux pays se trouvant dans des situations historiques si radicalement différentes. Peut-être est-il temps que nous apprenions à suspendre notre jugement pour nous donner le temps d’explorer les faits et les dynamiques propres à chaque crise africaine. Cela nous éviterait de formuler des avis péremptoires à partir de clichés dangereusement réducteurs. Le putsch au Mali est un épiphénomène tout comme les vertueuses considérations, si décalées et dérisoires en fin de compte, sur la démocratie. Ce pays est secoué par un tremblement de terre politique et nous pourrions en ressentir tôt ou tard l’onde de choc. Le sujet appelle une réflexion sérieuse, loin des idées reçues et des phrases convenues.

Cela étant dit, retour au pays et… vive nous autres Sénégalaises et Sénégalais !
Nous avons obligé Me Abdoulaye Wade à sortir de notre histoire à reculons, en titubant presque. Il l’a bien mérité.
Que le péché d’orgueil ne nous fasse cependant pas perdre de vue ce que nous lui devons.
Après l’avoir sévèrement critiqué tout au long de ce texte, je me sens très à l’aise pour rappeler avec une sincère admiration qu’il a été le tout premier président sénégalais démocratiquement élu : les fraudes, massives sous Abdou Diouf, l’étaient encore plus du temps du grand poète Senghor. Abdoulaye Wade nous laisse aussi en héritage le système électoral le plus fiable de notre histoire. Je reste persuadé qu’il n’a jamais truqué des élections. Parce qu’il avait une confiance irrationnelle en sa popularité ? Ce n’est pas à exclure mais le fait est que, tout bien considéré, les défaites de 2009 et 2012, avec le même fichier, valident, a posteriori, sa victoire au premier tour de 2007. Je sais bien quelles suspicions continuent à peser sur cette Présidentielle, qui nous reste si mystérieuse à bien des égards. Le résultat a certes suscité une légitime perplexité mais si on en est réduit à insinuer que le vainqueur a probablement triché c’est qu’il vaut mieux se taire. En matière électorale, le crime parfait n’existe pas, on laisse toujours derrière soi des traces ou même des preuves de sa forfaiture et ensuite on se défend comme on peut, sans convaincre personne. Cela n’a pas été le cas, encore une fois, avec ce scrutin présidentiel de 2007.

La principale faiblesse du système électoral sénégalais est à l’heure actuelle la possibilité, au demeurant largement exploitée en 2012 par Wade et ses hommes de main, d’acheter les votes des plus démunis. Cela appelle de nouvelles mesures, qui me semblent également s’imposer, d’une manière ou d’une autre, à propos des « ndigël ». Ceux-ci ont de toute façon clairement montré leurs limites.

En définitive, la défaite de Wade constitue un pas en avant surtout dans la mesure où l’on n’imagine plus au Sénégal une compétition politique tout entière dominée par la question de la légalité constitutionnelle d’une candidature. En s’imposant sans vergogne dans le jeu, Wade en a perverti le déroulement. La campagne n’a pas permis de comparer les projets de société ou les parcours des uns et des autres. Personne n’a donc pu rappeler à Macky Sall qu’hormis un passage peu remarqué à Ànd-Jëf, il a fait toutes ses classes dans le Parti démocratique sénégalais pour le compte duquel il a été ministre, Premier ministre, directeur de campagne de Me Wade et président du Parlement. Ça n’est pas rien, quand même…
Le soir des célébrations de sa victoire, j’étais bloqué avec Aminata Sow Fall et quelques autres amis à l’hôtel Mirabeau de Bamako. J’ai repensé à Medun Ba. Il était sans doute parmi les fêtards nocturnes de la Place de l’Indépendance. A-t-il fait exécuter à son vieux tacot je ne sais quelle danse joyeuse et endiablée ? Si je le croise de nouveau dans la ville, je lui poserai la question. Oh ! Il ne faut pas rêver, c’est bien peu probable… Pourtant je n’oublierai pas de sitôt notre brève évocation de Mandela, qui m’a bien amusé mais aussi rappelé les attentes de l’écrasante majorité des Sénégalais vis-à-vis de leur nouveau Président. Et justement, en y regardant de plus près, on se dit qu’il y a déjà comme un parfum de malentendu dans l’air. A la différence de Medun pris à la gorge par la crise, les intellos se fichent des histoires à dormir debout racontées par les con­seillers économiques de Macky Sall peu avant sa prestation de serment. Celui-ci a été plébiscité non pas sur un programme mais parce qu’il devenait urgent de mettre hors d’état de nuire une famille et un clan de prédateurs littéralement déchaînés. Le scenario est identique à celui de 2000, lorsque Wade avait servi d’arme fatale contre Diouf. Une telle répétition de l’Histoire devrait commencer à nous inquiéter. Quand donc réussirons-nous à nous libérer de ce piège référendaire récurrent ? Le fait qu’un choix aussi important que celui de notre chef de l’Etat soit parasité, voire dicté, par des émotions primaires est particulièrement malsain. Le jour où nous sortirons de cette logique infernale, nous pourrons nous vanter d’avoir enfin atteint une certaine maturité démocratique. L’art de chasser un mauvais président n’a presque plus de secret pour nous. Peut-être nous reste-t-il à apprendre comment choisir le bon président, celui qui saura emporter notre adhésion raisonnée parce que nous aurons vu en lui un homme d’Etat capable de relever les défis de la citoyenneté et du progrès économique et social.

 

Source: http://www.lequotidien.sn/index.php/politique/item/10041-nouvelle-sur-le-changement-politique--le-beau-rire-de-boris-diop

 

et ma réponse:

Merci Boris Diop pour cette brillante intervention que Madiambal a publié. Cela ne donne que plus de mérite et de qualité au Quotidien: la qualité plutôt que la quantité. On reconnaît là le style de Boris Diop qui aime bien les digressions, cela n'ôte pas cependant à ce témoignage sa pertinence et sa richesse.

J’ajouterai deux choses: je pense que la décision du nouveau président de ne pas  livrer ceux qui ont mis notre pays à genou ne lui appartient. Il revient aux sénégalais d'en décider et à la justice sénégalaise de mettre à jour les incroyables détournements de deniers publics qui se sont déroulés au Sénégal sous la présidence de M Wade. Ce n’est pas nous de payer le trou dans la caisse, dans les années à venir nous devrons encore plus serrer la ceinture et l’avenir de nos enfants pourrait être sacrifiée pour payer ce gaspillage.

 Une deuxième chose concerne la situation au Mali, Boris Diop est l'un des rares écrivains sénégalais engagés c'est tout à son honneur. Par contre la réaction de la presse sénégalaise par rapport à la situation malienne souligne la pauvreté de la réflexion médiatique et la mauvaise qualité de l'analyse des journalistes qui dit en passant nous inondent de fautes d'orthographes rendant illisibles la plupart de leurs articles.

La situation du Mali aurait du nous concerner au premier chef d'une part pour les liens historiques que nous avons avec ce pays et d'autre part parce que la situation actuelle du Mali est probablement le début de la déstabilisation des pays de la sous région, consécutive à la guerre lybienne et à la libération des armes larguées par la France aux rebelles.

Contrairement à Boris Diop, j'ai longtemps parcouru ces pays et vécu au Niger pour constater que la politique européenne notamment française conduisaient à prolonger dans le chaos nos pays. les journalistes sénégalais ont des oeillères, souffrent de ne pas voyager et manquent de culture politique africaine. Les enjeux du coup d'état au Mali sont importants pour nous. Le président Macky Sall aurait du en profiter pour jouer un premier et important rôle de diplomate dans la sous-région au lieu d'aller quémander des sous à Paris. Le Sénégal ne peut revendiquer un rôle de pays démocrate exemplaire en étant ignorant de ce qui se passe à sa porte. Nous avons peut-être des leçons démocratiques à donner au Mali mais elles ne sont pas de l’ordre : « ascension du Sénégal vers les cimes radieuses de la bonne gouvernance, descente aux Enfers du pauvre Mali… » du n’importe quoi comme dit Boris Diop et une honte absolue qui dénote encore une fois le mépris des médias et de beaucoup de sénégalais sur ce qui se passe en Afrique. Bien sur c’est trop demander aux journalistes d’être capables de voir venir les choses, certains signes notamment des assassinats de militaires maliens dans le nord bien avant le coup d’état et la chasse aux touaregs en plein Bamako présageaient du chaos et au Mali il faut redouter une guerre civile. Que dire par ailleurs de la circulation d’armes dans les pays du Sahel, des trafics de drogue et de cigarettes qui alimentent les troupes rebelles dont le MNLA ? Qui dit que le Sénégal sortira indemne du conflit malien, des réfugiés qui se pressent aux portes de Niamey et de Ouagadougou ?

M les journalistes soyez éclairés  et sénégalais soyons concernés !

 

Lianoire

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12 août 2011

Les princes mangent tout le miel

 Vu au Sénégal

Le mouvement du 23 juillet, gesticulation politique et sa contre manifestation m’ont trouvée en train de fuir Dakar et ses soubresauts.D’un côté un parti politique au sommet de l’Etat qui fait la pluie et le beau temps dans le pays, payant une armée de figurants pour se mesurer à ceux qui lui tiennent tête. De l’autre, des formations politiques d’opposition décidées à ne pas en découdre avec ceux qu’on appelle « les boulimiques fonciers » qui arrachent des hectares de terre de Kébémer à Kaolack aux paysans qui n’ont plus de quoi se vêtir. Les « y'en a marre » se multiplient face aux coupures d’électricité qui durent désormais vingt quatre heures au mois de carême quand la statue dite de la renaissance brille de tous ses feux au milieu d’un Dakar plongé dans les ténèbres. Quel paradoxe !
Le combat quotidien des gorgorlu s’est mué en combat de folie après la lutte entre Tyson et Balla Gaye II, les jeunes furieux sont allés détruire les biens de l’ex fameux lutteur, Tyson et en ont profité pour orchestrer des viols collectifs signalés également lors du premier M23.
DSCN1792__Copier_Ce pays a changé disent les vieux sidérés. Ce pays est devenu fou disent ceux qui ne savent plus comment décrypter un malaise généralisé. Les jeunes n’arrachent t-ils pas ainsi par la force, sur le corps des femmes  ce que la société ne leur garantit guère : travail, salaire,  fondation d’une famille, logement, dignité ?
Pendant ce temps le premier ministre sénégalais baptise son cheval dans une bombance jamais égalée ! Du jamais vu. Connu avant pour sa réserve, Souleymane Ndéné Ndiaye apparaît de plus en plus gagné par la folie du pouvoir et les extravagances de son parti ce qui lui vaut de se faire détester par la moitié des sénégalais. Sopi sapinafi (le changement ne plait plus).

 Mbour, basse saison, la ville est endormie délaissée par ses toubabs qui coulent sous la crise et les rastamen qui les harcèlent jusqu’au lit, délaissant les chaires fraiches qui s’offrent aux plus offrants près des plages de Saly. Plusieurs maisons d’expatriés sont à vendre, le Sénégal ne fait plus rêver. Les rasta men qui ignorent leur propre histoire et promettaient des muscles et de la chaleur mâle sont désœuvrés. Les temps sont durs même pour les gigolos.

 Le Sine-Saloum, les sérères de Palmarin perdus dans leur brousse contemplent les frêles semis de mil qui attendent une pluie qui vient tard cette année, sécheresse comme en France. Les paysans du monde ont la même préoccupation : la survie de leur récolte et de leur bétail. Les hôteliers des campements augmentent paradoxalement le prix de leur chambre la nuitée alors que les touristes délaissent nos terres pour des destinations plus alléchantes et des pays qui offrent tranquillité, beauté et rapport qualité prix défiant toute concurrence. Qui vole au Sénégal ces touristes ? Le Maroc, la Tunisie, les pays de l’est de l’Afrique : au moins, les chambres y sont propres, le personnel moins amateur et plus honnête. Tandis que les opérateurs touristiques au Sénégal pratiquent des prix qui ahurissent les étrangers venus d’Europe tout en proposant des chambres où la tuyauterie des toilettes fuit, des pirogues sans mesure de sécurité, des draps à la propreté douteuse et des coins où les hôtels détonnent avec l’insalubrité des villages environnants. La Tunisie et le Maroc malgré le printemps arabe continue d’attirer du monde. Au moins les compagnies d’avions n’y coulent pas tous les 5 ans. A qui profite le tourisme au Sénégal ?DSCN1676__Copier_
Le village de Djiffer disparaît sous une montagne d’ordures, on n’aperçoit même plus les habitants, les opérateurs touristiques sont les seuls à profiter de la manne pour pas longtemps si ça continue. Cupides jusqu’à la racine des cheveux, ils préfèrent pratiquer des prix exorbitants, recevoir dix touristes l’année et crever de faim le reste du temps. On compte ceux qui veulent visiter un lieu qui pourrit comme une décharge. On aurait mal à croire que ces lieux jusqu’à la pointe de Sangomar ont inspiré l’un des plus grands poètes nègres, Léopold .S. Senghor.
Sa maison surnommée poétiquement les dents de la mer et sise près de la corniche dakaroise a été raflée par le président de la république. On m’y a signalé des personnes venant uriner dans la cour de la bâtisse abandonnée. Wade y aurait un projet de musée, le gardien m’autorise à entrer puis me voyant au téléphone se méfie et change d’avis, il faut une autorisation de la présidence. Je lui signale qu’il ya eu deux jours auparavant, des hommes sont venus pisser dans la maison à l’architecture soudano sahélienne, il nie la chose puis appelle un autre homme pout lui demander qui était de garde ce jour là. Il s’énerve devant la certitude du témoin oculaire qui m’accompagne. Nous nous éloignons.
Djiffer toujours, un homme va me chercher un piroguier, on négocie 40000 F cfa pour rejoindre en pirogue motorisée, la ville de Foundiougne à 40 km. Il fait chaud, la personne qui est allée cherché le piroguier lui exige 5000 francs pour seulement être allé le chercher.
C’est comme les coxer, ils ne servent à rien et gagnent leur bouffe à la faveur de la paresse des chauffeurs en exigeant le prix de leur sac dans le coffre des bagages aux voyageurs harassés et même des sous pour une bonne place de devant dans les 7 places en épave qui circulent à l’intérieur du pays.
A eux aussi quelqu’un tapi derrière, encore un faux intermédiaire exigera quelques sous pour lui avoir glissé une suggestion. C’est de la redistribution. C’est comme ça.

Certaines villes du Sénégal se dépeuplent, Foundiougne et Kaolack en font parti. Dépourvus d’universités et d’emplois, les jeunes vont ailleurs tandis que ces villes tombent dans la vieillesse et l’oubli. Elles sont belles pourtant, de magnifiques bâtisses coloniales, les transporteurs, les marchés et certaines populations désœuvrées semblent plonger dans une léthargie nonchalante. Le temps s'étire sans fin comme les éternels détritus qui s'amassent en montagne à l'entrée de Kaolack, cela fait plus de vingt ans que ça dure.

 DSCN1768__Copier_A la mission catholique derrière l’hôtel de paris, les religieux ont l’air de séminaristes affairés, ils préparent des réunions et des plannings, les chambres sont tapissées de moustique et de poussière. Lorsqu’on sort de la ville direction la Casamance, on voit que l’hivernage hésite à s’installer cette année. Le goudron est en mauvais état délaissé par les voyageurs qui lui préfèrent le bateau Aline Sitoe Diatta , dix ans après la catastrophe du diola, les sénégalais et quelques étrangers ont fait leur deuil, ils affluent au port, les places sont raflées 15 jours à l’avance. Ainsi va la vie.
Les routiers et les voyageurs boudent la route gambienne, alors cet illuminé de Président yayah Diamé se dépêche de faire des efforts après l’énième conflit, une route va sortir de terre bientôt. L’ancienne était en lambeaux depuis plus de 5 ans et les gambiens continuent à vivre de subsides et de la manne sénégalaise. Ils sont plus flair play cette fois ci, ils exigent moins de bakchich et ne brutalisent plus personne. Il y a même deux vieux bacs au lieu d’un pour faire la rotation mais 5 fois moins de clients sénégalais. Ce pays est une anomalie dit quelqu’un. Un autre voyageur à l’arrière du 7 places chuchote pour ne pas que sa conversation soit comprise par le toubab à mes côtés : « les blancs sont vraiment malfaisants regardez comment ils ont transformé notre pays ».

 Passé Sénoba, un autre visage du Sénégal s’impose, celle d’une zone en guerre. Des checkpoint, des chars de combat, et des militaires à l’air sombre sillonnent la route jusqu’à Bignona. Les voyageurs descendent pour se faire contrôler par des hommes en tenue qui sont en alerte. Les attaques se sont multipliées, la Casamance est divisée du reste du pays, elle n’est pas oubliée mais la situation de chaos se perpétue depuis les années 2000. Le régime a choisi de payer en billets de banque le prix de la paix, les rebelles se sont armées jusqu’au dent. Il n’y a toujours pas de paix. La dernière attaque de grande envergure s’est déroulée à Tendouck, ils ont tout pris aux voyageurs, les hommes étaient armés comme des militaires ce qui a floué les voyagistes.Quelques villages de Bignona ont été rasés lorsque les rebelles sont venus défier les militaires quelques mois plus tard, des fosses communes auraient reçues plusieurs corps sans vie. La Gambie est à nouveau pointée du doigt, les bandits qui n’ont plus de revendication politique s’y réfugient, s’y arment. La Guinée n’est plus qu’une menace lointaine comparée à la complicité de la Gambie disent certains. Les parachutistes militaires sénégalais, exigent une intervention armée en Gambie. Ce sont les on dit.
Le président privilégie d’autres solutions mais les choses tardent, les villages, les champs et les vergers se vident, les fruits pourrissent sous vos pieds, les rizières sont tristes. Si la succession de Wade n’est pas bien préparée et que l’air de la bombance se perpétue, il est à craindre que le Sénégal explose comme un canon à poudre et ce ne sont pas vers les émeutes de Dakar qu’il faut regarder.

DSCN1584__Copier_Il fait pourtant bon aller en Casamance, cette région est bénie des Dieux. En quittant Ziguinchor qui se languit comme une jumelle de Saint-Louis près du fleuve, Oussouye se découvre à quelque quarantaine de kilomètres. Les fromagers y sont encore plus majestueux, il pleut contrairement au nord, les frères Bassène tiennent toujours leur campement, une case à étage à Edioungou. La ville est toujours aussi propre et les rolliers d’Abyssinie, les tisserins et d’autres oiseaux bleus de la famille des pies sautent sur les fils électriques ou les verts champs. Quant aux zébus cornus ils ne veulent pas quitter le goudron refait à neuf, ils s’y sentent bien malgré les klaxons d’impatience du chauffeur qui appuie nerveusement sur son frein. Sur plus de trois kilomètres, des zébus, des chèvres, des moutons ont tous choisi de se reposer sur la route, chiant, bêlant, mâchant de l’herbe en toute quiétude. Brièvement, un écureuil traverse la route et saute dans les broussailles.

 A Elinkine, des pêcheurs ghanéens dit ghana ghana par la population locale, ont investi la côte avec leurs pirogues. Cela fait presque dix ans, ils ont construit leur église et défilent même le 04 avril, fête de l’indépendance du Sénégal.

Leur véritable activité, pêcher en haute mer, des requins pour sectionner leurs nageoires et leur queue. Non loin des bateaux chinois et japonais attendent des parties très demandées en Asie. Elles serviront à fabriquer des produits de médecine traditionnelle et certains aphrodisiaques. Cette forme de pêche est interdite en Europe et réglementée par le Sénégal. Les pêcheurs locaux y perdent puisqu’une main d’œuvre étrangère ratisse leur mer et bouleverse un écosystème fragile. Les diolas comme les saint-louisiens ont des croyances qui leur interdisent de consommer de la viande de requins sauf pour faire quelques produits séchés peu demandés. Les requins blessés meurent dans l’eau et certains pourrissent faute d’être revendus. Les garde côtes qui surveillent tous les bateaux qui passent et vérifient nos cartes d’identité et les mesures de sécurité à chaque passage de pirogues ne sont pas dupes. Le Sénégal est complice d’un trafic de nageoires de requins interdit sous cette forme par les instances internationales.

 Carabane, un des plus vieux villages sénégalais a su tenir tête à tour de rôle aux portugais, qui la surnommèrent « l’île aux moustiques » puis aux français, empoisonnés ou chassés. Si ce ne sont pas les habitants de l’île, ce sont les maladies qui ont décimé les colons les plus aguerris. On y mourrait jeune à l’époque, dans le cimetière chrétien à côté du fameux Capitaine Aristide Protet, empoisonné par les diolas, et enterré debout selon la légende locale, des vieilles tombes en pierre s’écroulent sous le poids de l’âge. Des enfants morts à 15 mois, des dames portugaises à 22 ans, un colon français à 22 ans, des habitants de l’île dorment ici depuis plus d’un siècle et demi. Non loin sur la plage, un grand chantier avance. Bientôt Carabane qui ne parle plus qu’espagnol (les touristes français ont été remplacés par les espagnols dans le sud de la Casamance, les guides et les pancartes s’expriment en espagnol) verra aura une embarcadère toute neuve qui déversera les voyageurs du Aline Sitoe Diatta sur ses rives.DSCN1772__Copier_
Depuis la tragédie, les habitants de l’ile voient le bateau de loin glisser silencieusement sur le fleuve, lui tournant le dos comme honteux d’un passé de négligence.

Il fait beau vivre au Sénégal mais il fait encore meilleur de préserver une paix sociale de plus en plus fragilisée.

 

 

 Photos:

1) Tombe du Capitaine Protet, Carabane, juillet 2011, Copyright Lianoire

2) Une jeune femme accroupie en territoire gambien, juillet 2011,Copyright Lianoire

3) Des zébus sur la route, Oussouye-Elinkine, Juillet 2011, photo N.M

4) Les dents de la mer, maison de l'ancien président Léopold Sedar Senghor, Dakar, Juillet 2011, Copyright Lianoire

5) Chantier de l'embarcadère, Carabane, juillet 2011, Copyright Lianoire

 

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12 juillet 2011

la nouvelle arme contre le terrorisme

Le New York Times vient de lâcher encore une bombe: la CIA aurait fabriqué une campagne de vaccination contre l'hépatite B pour cueillir de l'ADN de la famille de Ben Laden afin de s'assurer qu'ils sont bien présents dans la ville pakistanaise d'Abbottabad. L'opération se serait faite avec la complicité d'un médecin pakistanais, le Dr Shakil Afridi.

La méthode vaccinale a été utilisée dans le passé par des gens sans scrupule ou des laboratoires pharmaceutiques à des fins peu louables: le cas du trovan au Nigeria en 1995, l'étude Tustegee sur les noirs de l'Alabama, les médecins nazis sur les juifs, comme moyen de lutte contre le terrorisme,jamais à ma connaissance.
La doxa sécuritaire aura réussi au 21 ème siècle à se déjouer de toutes les règles internationales au nom de la lutte contre le terrorisme.
Une ruse qui peut coûter cher aux agences sanitaires qui luttent depuis quelques années devant des refus de vaccuination et des dénis de cette méthode au Nigeria, au Niger et dans d'autres pays dont les populations sont à majorité musulmane, jusqu'en France.
Cette procédure stupide de la CIA aura pour conséquence de nourrir encore longtemps les thèories les plus folles sur le complot.

Aujourd'hui en France on note le retour de la rougeole chez certaines populations alors que cette maladie avait disparu, de grandes épidémies de rougeole traversent le Niger et le Nigeria et se sont empirées avec le retour des migrants de Lybie dans le sol nigérien.
Au Nigeria du nord, hausas et fulanis pensent que dans les vaccins qui leur sont administrés il y a un principe qui les stérilise. Résultat, on boycotte le vaccin Polio.plantu_pfizer
 Se mélange alors la phobie de la perte de la sexualité, une défiance de la médecine occidentale et le peu de confiance accordé aux laboratoires pharmaceutiques.
Avec cette nouvelle affaire de vaccination fictive de la CIA pour localiser un terroriste et l'éliminer, les lobbis anti vaccins et les théoriciens de la conspiration ont de beau jour devant eux.

Merci la CIA, merci Bush, merci Pfizer!

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13 juin 2011

Mais pourquoi diable crient-ils donc ?

 Je ne suis pas béninoise mais il m’arrive de vivre avec eux ou de voyager dans leurs compagnies de bus qui diffusent quelques films locaux.
J’ai été interpellé il y a trois semaines lors d’un dîner par une française travaillant dans une ONG française avec des béninois au Bénin qui me demandait pourquoi donc ceux-ci criaient fort au lieu de discuter calmement. Cette remarque, j’avais eu à le faire en regardant par effraction quelques uns de leur débat politique et en écoutant à la radio, leurs politiciens argumenter sur les enjeux de l’élection présidentielle béninoise de mars 2011. J’avais eu à le faire notamment, en observant plus attentivement des téléfilms où les acteurs criaient sans raison dans certaines scènes, ensuite observer des béninois interagir dans la rue offre une autre opportunité de relever la même pratique discursive qui consiste à élever le ton si fort dans la discussion qu’on noie les paroles de son interlocuteur.D’un point de vue d’anthropologie visuelle, j’ai remarqué que cette tactique permettait de réduire en silence l’adversaire.

C’est vers une autre culture, celle des bantous que j’ai obtenu la réponse. Une compatriote de la très controversée « écrivaine » camerounaise, Calyxte Beyala, une camerounaise donc plus light m’a dit que cette même méthode de discussion était utilisée au Cameroun. Parler en criant sur son interlocuteur donne la nette impression que vous avez des arguments plus fort (auditivement parlant) et qu’on détient de ce fait un capital (occulte) que l’interlocuteur perçu comme un adversaire pour ne pas dire un ennemi (dans les débats politiques, scientifiques ou pour obtenir quelque chose qui vous est du) est tenu de faire gaffe. Parler haut et fort est une stratégie on l’aura compris qui a pour but de faire gagner celui qui est pauvre en argument par la force des cordes vocales.

Une anecdote de mon interlocutrice camerounaise : sa première année au campus universitaire de Yaoundé elle l’a passée à faire des allers retours entre la réception de la résidence universitaire et la maison de ses parents, pour réclamer une chambre universitaire qui lui avait été attribuée par le comité de gestion de la résidence. Au bout d’une demie année, fatiguée, elle est au courant qu’un étudiant va quitter sa chambre, elle s’arrange pour récupérer les clés du partant, s’installe avec ses affaires et attend de pied ferme le gestionnaire de la résidence. Surpris de trouver la chambre occupée, il ordonne à la camerounaise de quitter sans tarder les lieux. Celle-ci petite de taille a alors commencé à réclamer son droit puis à crier pour dénoncer certaines pratiques illicites au sein de la résidence dont elle serait au courant avec preuves tangibles (qu’elle n’avait absolument pas), menacé d’aller en justice avec des cris puis elle a suivile gestionnaire à son bureau, tapé sur la table, monté dessus en réclamant le responsable puis a fini par obtenir la chambre, ceci en un jour !

 Cette interprétation m’a satisfaite pour le cas béninois ce qui n’explique pas pourquoi cette attitude est devenue une sorte de doxa qui se reproduit dans leur téléfilm. L’observation nous donne la aussi une piste, la méthode du cri pour faire accepter sa position est entrée dans les pratiques et donc dans les façons de dire et d’interagir avec les autres.
Alors on crie tant qu’on peut et toujours plus fort. Un autre fait intéressant noté par la camerounaise c’est que ceux qui gesticulent encore plus, sont les personnes de petite taille. Or, au Bénin, des chemises made in local assument ce qui est incorporé comme un héritage physique. Il y est inscrit : « Petits par la taille mais grands par l’esprit. Fiers d’être béninois ! »danse_f_te_vodun_Ouidah__R_solution_de_l__cran_

On s’assume avec ça!

PHOTO:

Danse pendant fête vodou, Ouidah janvier 2010, Pholo Lianoire

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12 juin 2011

quoi manger?

Si consommer africain est souvent nuisible pour la santé, consommer chinois destructeur pour la nature puisque qu'on jette et  recommence; il semblerait que l'alternative soit de consommer européen même si c'est de moins en moins sur. Le prétendu concombre espagnol a fait trembler l'Europe pour vingt morts.
Alors que je survolais l'Afrique centrale dans Kenya Airways, j'ai inspecté avec suspicion l'entrée composée de concombres présentée par le service à bord en toute innocence, avant de me résoudre à ne pas y toucher.
On ne sait jamais après tout le nigerian à côté de moi se saoulait bien au vin chilien!concombre__R_solution_de_l__cran_
lorsque je peste en frottant dix brins d’allumette de fabrication béninoise marque giono pour en allumer une, ou que je recrache le LABAN fabriqué par la société nigérienne dirigée par une élégante dame qui se complait à diluer le yaourt avec de l'eau ou que je me demande quelle alternative dois je adopter pour consommer un jus de fruit local au Burkina Faso lorsque je sais que le producteur du jus de fruits DAFANI a mis clé sous la porte parce que quelqu'un serait parti avec la caisse, je ne m'offusque plus de voir les centres commerciaux européens qui fleurissent les capitales africaines devenir la fierté de nos concitoyens à Nairobi, Dakar ou Cotonou. Gage de qualité dit-on!
Le consommateur aisé africain regarde également de plus en plus ce qui est dans son assiette et le riche africain a souvent comme modèle l’Europe d'où le succès des poulets surgelés et des ships colorés sur les étals de supermarché ne vendant que des produits européens.
S'il n'est pas encore certain que l'économie alimentaire locale soit menacée (après tout dans la plupart des pays d'Afrique, nous mangeons fruits, légumes, feuilles cultivés local) par ces types de grands espaces de l'alimentation européenne, il est à craindre que dans le futur nous mangeons tous pareil en nous approvisionnant au même endroit pour le plus grand bonheur de l'agriculteur européen ou sud américain.
L'autre fois à Cotonou, j'ai regardé un petit poulet congelé estampillé Brésil avec la plus grande méfiance et personne n'a compris à Nairobi que je sois ahurie lorsque pour nous faire visiter les kényans ont préféré nous emmener dans un centre commercial!

 

 

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25 février 2011

ces femmes aux moeurs légères de la littérature pré et postcoloniale

Dans plusieurs récits des explorateurs qui ont parcouru les contrées africaines, on croise la réflexion selon laquelle, certaines femmes africaines sont libertines et mènent une vie sexuelle dissolue avec la bienveillance de leur communauté. Elles sont souvent les mêmes: peules, maures ou touaregs. Du Burkina Faso au Niger en passant par le Mali, elles sont décrites sous des traits souvent peu reluisants pour les chretiens abstinents que sont l'explorateur Mungo Park parcourant l'est du Sénégal et le Mali ou le géographe  allemand et féru de botanique Heinrich Barth au Niger à Agadez qui mène une mission au nom de l'Angleterre.IMGP4534__1600x1200_
Mungo Park qui laisse découvrir à la fin de ses mémoires un esprit missionnaire, est convaincu que les nègres qui sont un peuple bienvaillant et curieux contrairement aux arabes, méritent de voir leur esprit illuminer par la chretienneté, mais des moeurs de certaines femmes notamment les mauresses du Ludamar à l'ouest du Mali, il est quelque peu réservé. Le 25 mars 1796, il est effarouché lorsqu'un groupe d'entre elles entrent dans sa tente et lui demandent de lui montrer son appareil génital afin qu'elles puissent vérifier si les nazaréens suivaient les lois qui ordonnent la circoncision.
Quant aux  femmes touareg de la tribu Kel Owi à Agadez,  Heinrich Barth les considèrent comme des marchandises. L'explorateur qui se fait appeler Abd El Kerim, est scandalisé de voir quelques jeunes femmes à seins nus décrites comme des vénus Callypge s'offrir à lui dans la maison du Chef Announ dès que le Sultan d'Agadez a le dos tourné. A Tintelloust au sud d'agadez, il trouve que le nom Anisslimen qui fait référence à l'homme saint ne sied par à cette tribu touareg, il note: "les femmes se montrent fort disposées à entrer, sans aucune honte, en rapport avec les voyageurs, et les hommes s'offraient avec insistance pour leur servir d'entremetteurs". Il est vrai que la sainteté judéo-chretienne (Marie était vierge) s'accorde mal avec le commerce du sexe! A l'époque de l'Angleterre victorienne, la chasteté est un idéal et une garantie pour les femmes et la sexologie se hisse selon l'historienne Elisabeth Abott, contre "le dard porteur de mort".

IMGP4563__1600x1200_Pendant la période coloniale, les femmes peules sont connues pour avoir été dans plusieurscolonies de l'Afrique de l'ouest, les favorites des administrateurs français. Au Burkina Faso, on les appelait les maîtresses peules de ces messieurs, les mousso, sorte de femme fatale qui vaut que certains colons français n'hésitent pas à se ruiner. Amadou Hampaté Bâ en fait une brève description dans la vraie histoire de l'étrange destin de Wangrin. Elles sont les génitrices d'une floppée de merveilleux batards métisses envoyés dans les orphelinats coloniaux et dont les archives du Niger gardent de brillants témoignages à travers le registre des affaires sociaux.

 

Livres:

Heinrich Barth, 2005, voyages et découvertes dans l'Afrique septentrionale et centrale dans les années 1849 à 1855, Tome 1,Editions Elibron classics, page 255, 1ère édition 1860

Elisabeth Abott, 2003, Histoire de la chasteté et du célibat, Editions Fides, 615 pages

Amadou Hampaté Bâ, 2007, L'étrange destin de Wangrin, Editions 10/18

Photo:
1) Plaque devant la maison du chef Announ, lieu de résidence de Heinrich Barth, Niger février 2010, photo Lianoire
2) Agadez, aperçu des terrasses de la ville, Niger février 2010, photo Lianoire

 

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15 février 2011

Les chevaliers de l'apocalyspe sénégalais

Moustapha Niass le 11 février 2011, Cheikh Tidiane Gadio, quatre jours après sur le même canal RFI.
L'un est un des plus vieux militants du parti socialiste sénégalais plusieurs fois ministre notamment sous la présidence de Abdoulaye Wade, l'autre était connu pour être un proche du vieux, plusieurs fois Ministre des affaires étrangères et des sénégalais de l'extérieur.
Ils ont eu la même idée, les mêmes aspirations: prévenir Abdoulaye Wade et son rejeton de l'implacable machine de démocratisation qui est en marche dans toute l'Afrique et qui broiera plusieurs dictatures, plusieurs aspirants de mandats présidentiels répétitifs, les écrivains publics d'une constitution malmenée comme un cahier de brouillon.
Les deux chevaliers de l'apocalypse partagent le même profil de dirigeants charismatiques en perte de vitesse, tombés tous deux en disgrâce mais on ne peut que saluer leur sortie du bois.
Reste à savoir si Wade et rejeton sauront tirer parti de leurs conseils avisés.
Le vieux Ndiombor (Lièvre en wolof c'est le sobriquet que lui attribuait l'ex président Léopold Sedar Senghor), depuis les révolutions qui secouent le Maghreb s'est précipité pour diminuer le prix des denrées de première nécessité et annoncer la libéralité des prix. Sénégal Airlines a été mis sur les rails du ciel. Reste à savoir si une fois le ventre des sénégalais rempli, ils vont oublier le quotidien de misères en tout genre dont ils font face depuis 2002, le recul du pays, l'état pléthorique des institutions suprêmes, le train de vie indécent de l'Etat sénégalais et puis je ne vais pas continuer une liste qui risque de ne pas finir!

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14 février 2011

les cyber militants au créno

Ce sont les nouveaux soldats de la révolution. Ils peuvent faire des vagues et ils le font. Ce sont les nouveaux héros de la révolution. Ils attirent l'attention depuis la révolution du Jasmin. Ils ont une arme: internet, des voies d'accès qui tissent des réseaux internationaux à travers Facebook, Twitter.

Ce sont les cyber militants qui partagent leurs aspirations politiques sur le web, discourent sur la démocratie des pays et se donnent rendez vous pour déverser dans l'espace public non plus virtuel mais concret, leurs mécontentements. Ils ont scandé « Mubarak dégage » mais aussi Ben ali, et ils ont obtenu gain de cause.

L'année 2010 sera marquant par une formidable évolution qui a fait exploser la doxa d'une opinion manipulée par les médias traditionnelles: Wikileaks de Julian Assange et les cybers militants en seront les principaux instigateurs.  cyber_militant

Des perles révélées par les cables diplomatiques, nous  n'oublierons pas les manipulations de Sarkozy sur l'affaire Clotide Reis pour faire accéder la Syrie à une position qu'elle n'avait pas et jouer sur la géopolitique du moyen orient, les corruptions de Pfizer au Nigeria sur le dossier du Trovan, les jeux de Washington sur la politique africaine mais également les jeux du couple Vladimir Poutine –Dimitri Medvedev et il y'en a d'autres tout autant succulents.

Quant au mouvement du cyber militantisme, il faut souhaiter qu'il s'agrandisse et que des peuples qui plient sous le joug de la dictature s'inspirent du modèle tunisien qui fait rêver tant il enchante tout esprit libre. En Egypte, une des stars du cyber militantisme se nomme Waël Ghonim, il est informaticien, c'est un jeune cadre à Google, il a été enfermé au début de la révolution par le gouvernement tunisien qui l'a accusé d'avoir lancé les premiers appels de contestation sur Facebook par cette fameuse phrase: « We are all Khaled Saïd ». Ce dernier âgé alors de 28 ans a été battu à mort par des policiers en civil en juin 2010 et a symbolisé la révolte contre Hosni Mubarak.

Si le cyber militantisme n'est pas une fin en soi, puisqu'une fois un état contesté déchu il reste à trouver des solutions efficaces pour ne pas avoir pire, il est un moyen d'action efficace qui ne peut plus être sous estimé.

Il demeure que l'explosion populaire que connait les pays arabes dont certains s'étonnent que ceux ci soient épris de démocratie comme si l'histoire ne nous a pas donné l'exemple de pays arabes démocrates dans le passé, ne fait pas l'unanimité. Il y a beaucoup pour qui la démocratie chez les arabes n'arrangeront pas l'affaire, les lèches bottes partis, on attend la chancelière allemande Angela Dorothea Merkel s'inquiéter que le futur gouvernement égyptien remette en cause les accords israéliens.

Tiens donc et si on laissait le grand Israël se défendre tout seul?

 

Photo:
Waël Ghonim sur RFI

 

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13 décembre 2010

Un baobab nommé Ken Bugul

Quelle que soit la raison qui ait poussé les Editions Présence Africaine à rééditer en 2009 le Baobab fou de  Ken Bugul, traduction en langue wolof de « celle que personne n'aime » et  pseudonyme de Mariétou Mbaye Biléoma, il résulte d''un choix pertinent. Le roman qui avait était publié la première fois en 1983 n'a pris aucun ride. Il avait provoqué le scandale nous rappelle la journaliste Nathalie Carré qui a rédigé la quatrième de couverture. Une jeune femme noire décrit sans fioriture son rapport violent à l'Occident à travers sexe, drogue et réflexions profondes sur le colonialisme vingt ans après l'accession des pays africains à l'indépendance.
Nous avons toujours un lien, une histoire de rencontre avec des livres, des phrases, des auteurs, mon premier contact avec ce livre fut un rendez vous manqué. Le Baobab fou est l'un des ouvrages que j'avais glissé résolument dans ma valise à dix huit ans en prenant la direction de la France, ma mère m'aidant à faire mes affaires avait acquiescé de la tête en voyant mon geste mais elle l'avait accompagné d'un avertissement qui me parut curieux et énigmatique à l'époque: « lis le, sois ambitieuse mais prends garde de ne pas prendre le chemin de Ken Bugul, tu risques de te perdre!»Baobab_fou0
Je n'en n'avais pas su plus.
L'avertissement eut-il un effet de dissuasion? Arrivée à Paris, je ne le lus jamais et je finis de perdre le bouquin qui avait traversé l'Atlantique avec moi.
Il en a fallu du temps pour que je me prenne, trop tard pour que je me dévergonde, je me suis plongée avec cette nouvelle réédition dans les périples de cette auteure que j'ai croisé fugitivement il y a quatre ans dans un salon du livre à Porte de Versailles. Elle paraissait alors aussi perdue que dans le roman, fausse impression, cela fait plus de vingt ans cinq que Ken Bugul parcourt l'Europe et sond sa conscience après y avoir vécu des années. Aujourd'hui il lui arrivé de résider à quelques kilomètres de mon point de chute renouvelé, dans le département de l'Ouémé à Porto Novo au Bénin.

L'histoire est celle de Ken qui a quitté son Sénégal natal pour poursuivre des études supérieures en Belgique. C'est le choc de culture et la découverte d'un autre occident différent des livres d'histoire et des chants sur nos ancêtres les gaulois que nous conte Ken. Un Occident en décadence, déchiré entre le mythe du black is beautiful et un racisme patent. C'est l'histoire d'une femme qui un peu comme Saartije Baartman apprend à voir son corps autrement, par le prisme et la découverte qu'en font les hommes blancs qu'elle croise, aime ou qui la répugne, un corps palpé, exposé, drogué qui se donne, se refuse, subit l'ablation. Le parallèle avec la Vénus noire réside également dans l'extrême ambiguïté que cette Afrique faussement soumise, candide et complexée entretient avec un Occident dominateur.
Et toujours cette découverte-description et réflexion profonde sur le rapport entre les races, les stigmates du colonialisme et surtout sur l'identité double, schizophrène, subvertie, jouée de l'africain tombant infiniment dans la piège colonial et postcolonial d'un assimilationnisme aliénant.
La singularité du parcours de Ken par rapport à ses autres frères de race qu'elle côtoie en Belgique, les congolais qui résument tous les africains aux yeux des belges, les sénégalais, et tous les autres, lui permet de soulever le voile de ce qui se donne pour nom civilisation. Ken comprend alors qu'elle bascule, se laisse entrainer et tombe dans le cauchemar de ce qui se lit comme une décadence, unique sentiment et conclusion  qu'a tirée ma mère de ce livre, dix ans auparavant.
C'est une histoire sur la solitude en royaume de Ndoucoumane à l'ombre du baobab fou qui rit de ses fils, de la mère qui abandonne sa progéniture, d'une autre solitude celle de l'Europe froide, terriblement froide. C'est l'histoire d'une femme qui ira jusqu'au bout de sa quête.

De ce qu'elle en tire, de ce que les anciens colonisés qui viennent de fêter en grande pompe cinquante années de ce qu'on appelle les « indépendances » tirent d'une vaste tragédie, seule l'expérience critique des rapports des africains au monde permet de le dire. Il n'est pas sur que c'est de manière festive qu'elle doit s'illustrer. La Côte d'ivoire en est à ce point, si des Sankara sont tués pour faire vivre des Compaoré et des Gbagbo, si le président Abdoulaye Wade songe que la place de l'homme noire est encore à revendiquer  dans cette gesticulation et non à construire à presque 90 ans plongeant dans une crise identitaire comme un peu Ken, alors que les sénégalais effrayés par un Etat corrompu qui dilapide ses biens réclame électricité, éducation, travail, le minimum pour vivre dignement et non pencher pour l'option de « barça wala barsak » (Barcelone ou la mort en référence aux migrants qui prennent la pirogue),je me demande de ce fait si l'Afrique n'a pas tout perdu jusqu'à la sagesse vantée de ses vieillards. Car si M Wade est aussi crédule pour croire que nous avons à prouver des choses au monde et  non à nous-mêmes ressuscitant indéfiniment une négritude qui ne peut  plus avoir le même contenu, c'est grave. Si chez l'africain le mythe de  Sisyphe s'affirme comme un destin, nous sommes alors loin du compte. Achille Mbembe, sage philosophe qui plonge toujours un regard critique dans le processus postcolonial ne dit pas autre chose.

Le baobab fou rit encore à l'ombre de ses branches sèches et mortes et le monde de notre triste spectacle quand  deux rois quelque part veulent siéger sur le même trône.


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05 novembre 2010

Kechiche no limit. âmes sensibles s'abstenir!

C'est rare que je me rende à une sortie de film dès le premier jour, c'est sans doute parce que celui ci je l'attendais, l'espérais et que cela m'intriguait. Depuis que je l'ai vu, je n'ai pas voulu en reparler, c'est comme si je n'en avais rien à dire. C'est parce qu'on en sort éprouvé, meurtri, diminué. Alors parfois, il suffit d'entendre les autres dire leurs impressions, les mettre en confrontation avec les siennes pour que la langue se délie.
En réalité sortir d'une séance de la vénus noire du réalisateur Abdellatif Kechiche relève d'une extraction de l'emprise du traumatisme.

L'historienne du XVIIIème siècle et professeur à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), Arlette Farge disait ce matin dans l'émission la Fabrique de l'histoire sur la radio France culture sa répulsion, sa gêne et sa souffrance de la mise en scène de l'histoire de Saartije Baartman, cette sud africaine, venue du cap avec un africaaner qui a été son employeur et qui s'est prêtée pendant des années entre l'Angleterre et les rues parisiennes, à une exhibition absolue de son corps de femme.

Celle qu'on appelait la vénus hottentote serait née vers 1789 dans le Gamtoos river dans l'Est du Cap, elle appartenait à la tribu des khoikhoi qu'on appelle bushmen, au début du XIX ème siècle, elle se produit dans les cabarets européens mettant en spectacle l'image d'une Afrique barbare. Bête de foire à cause de son physique, Saartjie Baartman excitera les imaginations les plus folles de l'Europe de l'époque. Elle mourra le 29 décembre 1815 officiellement d'un intoxication alimentaire et en réalité d'une maladie vénérienne avant que son corps ne soit disséqué, étudié par Georges Cuvier, professeur d'anatomie comparée au Muséum d'histoire naturelle et ses disciples. A sa sortie de prison, Nelson mandela demandera à la France de restituer à son peuple les restes de la vénus noire.

Le film de Kechiche est sans humanité reflet de la vie de Saaratjie qu'il ressuscite. Il est également sans complaisance, le cinéaste ne veut ni soulager un public, ni se faire censeur, il nous fait plonger sans préavis à travers les couloirs sinueux et cauchemardesques de la vie de la vénus noire. Les scènes d'obscénités, d'humiliation et de bêtises s'emboîtent, on ne perd pas le fil mais on aimerait bien se pendre avec tant levenus_noires images peuvent être insoutenables.
Les bons penseurs et ceux qui ont une certaine idée de la morale et des limites en paieront les frais. Kechiche ne se fixe aucune limite.
A Montpellier la salle était calme, à Paris les échos qui viennent des cinémas de Montparnasse décrivent des salles combles mais des spectatrices offusquées qui ont quitté la salle avant la fin tandis que d'autres se sont écriés : "c'est nul!"

Et Arlette Farge de s'insurger contre ces critiques de cinéma qui ont encensé le film en omettant de dire qu'il ne faut pas y amener des enfants.

Ne pas le faire en effet. Vénus noire, âmes sensibles s'abstenir car des scènes sadiennes se suivent dans des séquences longues et saturées, style Kechiche.
Le seul intérêt de ce film est de nous faire redécouvrir comment le corps de la femme esclave, le corps de la femme noire mais aussi celle du colonisé a été longtemps l'objet d'un fantasme occidental et révélateur des rapports de domination entre noir et blanc.
Saaratjie n'a pas eu de bol comme tous les noirs de l'époque qui se sont insurgés contre leur condition d'ailleurs chaque fois qu'elle dit non,nous rappelle Emmanuel Laurentin dans la Fabrique de l'histoire, elle tombe plus bas jusqu'à la science qui la viole, la dissèque.
Il est absolument dérangeant de voir que ce témoignage réinscrit à travers le rapport que Saartjie a avec ses employeurs-profiteurs et également scientifiques, un rapport qui ne sera jamais d'égal à égal, la femme noire n'est pas humaine, elle est animale, ce n'est plus le mythe du sauvage qui se donne à voir mais celui de l'animal.
En ce sens le film de Kechiche est bien un voyage dans l'antihumanité et la cruauté. Il dérangera tout européen mais également et surtout les femmes et les africains car l'ambiguïté que la vénus noire hottentote a entretenu avec son corps qui lui appartient dont elle dispose comme elle l'entend (presque), la liberté qu'elle a revendiqué est contredit par son cheminement: ces scientifiques qui lui donnent injonction de montrer son sexe, ses spectateurs qui enfouissent un bâton dans sa chatte, cette classe populaire anglaise qui meurtrissent sa chair.
Le gros problème de ce film est qu'il conduit le voyeurisme et l'obscénité jusqu'à la nausée, il y a des relents nauséabonds dans ces scènes de violences qui se succèdent gratuitement. En définitive, on n'apprend rien de plus que ce qu'on connaissait déjà et c'est là que A.Kechiche a peut-être échoué et fait un pari dangereux. Il est malaisé d'aller au cinéma pour se faire abattre, on en sort mortifié non pas seulement à cause de la vie que cette femme a eu mais du parti pris de Abdellatif Kechiche. Un parti pris bien dérangeant.


Photo: Saartjie Baartman

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11 septembre 2010

les fous de Layla ou la rencontre avec l'islam à la rive droite

Je voudrai applaudir après avoir eu par deux fois le privilège d'être spectatrice des performances qui se sont données à voir à  l'institut des cultures d'islam pendant le mois de ramadan, au quartier de la goutte d'or véritable agitateur cultuel par la soixantaine de cultures qui y vivent, la directrice de cet institut Véronique Rieffel gracieuse autant que cultivée pour avoir montré à la mairie de Paris que le projet de ce centre méritait bien de voir le jour. Initié il y a quatre ans et devant avoir son local définitif en 2012, l'institut des cultures d'islam promet bien d'être un véritable bouillon de savoirs et d'échanges dans les années à venir.Sa proximité avec les hostiles à l'islam qui avaient déjà déclenché la polémique que l'on sait en juin dernier en confondant identité française au goût pour le saucisson et le pinard (voir dans le net les articles s'y référant) n'empêche en rien l'Institut des cultures d'islam d'être un modéré agitateur culturel qui invite à la compréhension de l'expression des cultures d'islam sur multiples formes: expositions, débats nommées "restons éveillés" autour de l'islam et des questions d'actualité tel que le féminisme ou l'immigration qui se prolongent jusque vers 1 heure du matin, etc.DSCN0604__1600x1200_
Invitée à France Inter dans Service public le 09 septembre 2010, Véronique Rieffel qui se présente comme une laïque dirigeant un institut dédié au monde musulman mais pas que, a fait découvrir à un public conquis lors des veillées des dix dernières nuits de ramadan des soufis de Sarajevo en Zikr au son de la derbouka, des performances comme celle de la dernière nuit
qui a été l'occasion de marier culture arabo musulmane et occidentale en invitant le syrien Abed Azrié à déclamer dans un arabe imagéle le texte Majnoun Layla (en arabe le fou de Layla) du poète Imrû'l Qays (mort en 668) tandis que l'auteur et scénariste jean Carrère qui est un habitant du quartier nous faisait redécouvrir celui de Louis Aragon le fou d'Elsa. Emouvants moments et intenses sensations qu'ont suscité ces deux poésies mises face à face, déclamées tour à tour en dialogue et accompagnés de musiciens jouant du Oud et de l'accordéon, surprenants mélanges mais tout en symbiose. En témoignent ces vers de Qays:

Fou de Layla

Le corps de Layla resplendit

dans ses vêtements, branche
couverte de jeunes pousses.

Par Dieu, as-tu étreint Layla

à l'aube ou embrassé sa bouche?
Si je la touche, ma main
se couvre de rosée,
des feuilles vertes poussent
au bout de mes doigts.

A mes compagnons, je dis:

elle est aussi proche
que la lumière du soleil,
et pour l'atteindre, aussi lointaine.

Les gens disent que je suis fou,

obsédé par son image
par Dieu, je le jure:
je ne suis ni fou ni ensorcelé.

De l'amour de Layla,

par Layla je me suis soigné
tel buveur de vin
en buvant encore plus.

Une certaine presse accuse l'Institut de devenir un repère de bobos, le reproche n'est pas exact, les soirées ont vu défouler plusieurs couches sociales et heureusement, il faut dire que le lieu est surtout victime de son succès, certaines personnes font la queue des heures et n'ont jamais pu participer à une seule nuit après avoir renouvelé l'expérience d'autres soirs. C'est dire que le concept de veillées de ramadan a plu.
Notons que la perle de ces dix dernières soirées a été sans doute la découverte des mets d'Andalousie et de Cordou du XIIème et XVème siècle ressuscités par des chefs cuisiniers qui ont su allier jeux de mots spirituels et savoir faire généreux. A découvrir absolument au prochain ramadan inchallah dit-on.

A la veille de l'anniversaire du 11 septembre alors qu'un pasteur américain menace d'un autodafé des exemplaires du coran pour protester contre le projet d'un centre culturel islamique incluant une mosquée à Ground Zéro à New york, cette nuit de dialogue des religions des cultures et des savoirs invite à dépasser nos réticences, à soigner nos ignorances et à inscrire l'autre différent dans notre parcours de vie.
Michel Foucault a pu tenir cette phrase qui est une prophétie dans sa réponse à une lectrice iranienne en novembre 1978 : le problème de l'islam comme force politique est un problème essentiel pour notre époque et pour les années qui vont venir. la première condition pour l'aborder tant soit peu d'intelligence, c'est de ne pas commencer par y mettre de la haine" ( Foucault, Dits et Ecrits, 1978, Gallimard 2001,page 708)


Photo:
Abed Azrié, Jean Carrère, Viviane Arnoux et les autres à l'Institut des cultures d'islam, Septembre 2010

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31 août 2010

l'écrivain qui fait peur

Si on me demandait: y a t-il un écrivain qui te fait peur?
Je répondrai sans hésitation, Annie Ernaux.
Non pas la femme mais l'écrivain, l'auteure.
Celle qui dit tout, qui n'arrête pas de dire.
Celle dont les livres sont un soliloque infini.
La narcissique à l'écriture de nostalgie.
Elle me fait peur parce qu'elle ne laisse rien de côté ni les menstrues de sa mère, ni son avortement, ni la nudité profonde de ses amants.
Elle ne laisse rien quand elle prévient au détour d'une page qu'elle ne peut nous révéler quelque chose, c'est pour mieux le dire plus loin.
D'un sujet, d'un homme, d'une rencontre, d'une sensation, elle en fait deux livres, des livres (Voir Passion Simple et Se perdre chez Gallimard), c'est dire sa soif d'écrire, de dire de tout déballer comme une vomissure étalée sur un mur.
Du style? une écriture blanche, un peu de Marguerite Duras et un peu d'elle même.
Il y a quelques années en la découvrant dans L'usage de la photo (Gallimard,2005)  je me suis dis oh encore du Christine Angot. Du nombrilisme. Des billevesées.
ANNIE_ERNAUXQue néni, pas du tout, elle a la plume!

Chez Ernaux le désir d'écriture est un désir de mort, pour moi c'est un viol intérieur, un vol des existences, elle n'emprunte pas la vie de ses proches, elle les vole sans retenu encore et encore.
En réfléchissant sur sa propre écriture, sur ce qu'elle dit des autres, l'emplacement de leurs poils, leur désir de faire l'amour avec des chaussettes, elle parle de trahison pour toute suite le nier.
Elle écrit sur ses amants, ses hommes qui passent, qu'elle attend tant qu'elle est amoureuse comme sur un Lit défait de Françoise Sagan.
Elle écrit sur des conversations entendues dans le train au supermarché, elle écrit sur sa mère malade puis un autre roman sur son père décédé.
Elle écrit tant qu'elle peut, elle publie ses morceaux de journal intime.
Si je la rencontrai mais je ne préférerai pas, je lui demanderai mais Annie que vous reste t-il donc?
A dire?

Mais je suis sure qu'elle répondra oui comme elle écrit, longuement.

Photo: Annie Ernaux

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30 août 2010

Retour sur les fantasmes d'un chef d'état vieillissant ou la tragédie du roi Abdoulaye

Belle occasion que nous donne l'article paru sur Politique Africaine datant de juin 2010 n°118 de revenir sur le très controversé monument de la renaissance africaine de Dakar inaugurée le 03 avril 2010 à la veille du cinquantenaire de l'indépendance du Sénégal.Les auteurs Ferdinand de Jong et Vincent Foucher, nous donnent une belle lecture anthropologique du monument de la renaissance inaugurée avec en ouverture la représentation de la Tragédie du Roi Christophe d'Aimé Césaire, dont l'anecdote savoureuse nous apprend que la représentation a été interrompue parce que trop longue pour passer à la cérémonie!
En donnant les diverses interprétations visibles ou possibles et en se livrant à une sémiologie du monument qui est une statue hybride dans son mix entre le symbolisme africain et européen, un mélange de figuration coloniale et postcoloniale, les auteurs lisent pour la femme la figure du personnage de Delacroix qui a inspiré la Marianne française, pour l'homme le géant Saint Christophe qui porta l'enfant Jésus ainsi que l'évocation de la musculature du mâle africain des colonies ou encore la représentation iconographique anti esclavagiste.Ses références sont bien entendues le plus souvent inconnues du public sénégalais et même africain mais les auteurs soulignent surtout avec clairvoyance que le monument échappe à toute localisation précise dans l'histoire.DSCN0056

Ferdinand de Jong et Vincent Foucher nous rapportent une partie succulente du discours de Wade analysé in fine: "le monument a pour ambition de s'intégrer dans la galaxie des grands monuments du monde tels que la Tour Eiffel à Paris, la statue de la liberté à New York ou encore le Christ rédempteur à Rio de Janeiro." Ils se livrent également à une sociologie des réseaux autour du monument qui sera construit sous influence confrérique, dans une nébuleuse financière des transactions foncières plus que floues.

Selon les deux auteurs, la statue de la renaissance comme les dizaines de projet d'infrastructure de Abdoulaye Wade dont la moitié ne verra jamais le jour, s'inscrit dans un objectif de néomodernisme. Comme la tour Eiffel en France, le Sénégal est capable d'ériger son statut de la renaissance, le projet du développement et de la modernité s'inscrit donc dans la grandeur et la démesure et non dans l'amélioration des conditions de vie des citoyens. Elle se fait notamment aux moyens d'un recyclage du panafricanisme et d'un discours type Thabo Mbeki en fin de règne.

A défaut de collaborer à des projets tangibles et concrets qui ont un impact direct dans la vie de tous les jours des sénégalais, le président Wade aurait affecté son désir d'un Sénégal dans la marche du progrès à travers une construction symbolique. Ainsi le "rêve de modernisation" et le "spectacle infrastructurel "prennent la place et le pas sur tout autre projet de développement

Pourtant dans la revendication nationaliste de Wade les auteurs interprètent non pas un nationalisme d'exclusion à la Khadafi ou de réappropriation à la Laurent Gbagbo mais un nationalisme d' "accès" et de "connexion". Voilà un message qui marche du moins dans les instances internationales ce qui fait que le Sénégal et notamment Abdoulaye Wade en jouant sur plusieurs arènes à la fois, parvient à hisser et à maintenir le Sénégal parmi les pays phares de l'Afrique et l'un des plus aidés par les bailleurs.
Wade ne sera donc jamais Ndiobor pour rien.

(le Ndiobor signifie lièvre, sobriquet que lui avait donné l'ex président Léopold Sédar Senghor, le lièvre est un animal rusé dans les contes sénégalais illustrés notamment dans les Contes d'Amadou Coumba d'Abdoulaye Sadji) .


Photo: pris sur le vif, une noire en afro dans le métro parisien, Lianoire, juillet 2010


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26 août 2010

Pas plus qu'un allemand, un pied noir, un américain...

Alain Minc économiste et conseille officieux de Nicolas Sarkozy est la risée des médias depuis hier suite à des propos tenus sans complaisance sur les ondes de France Inter repris dans le Figaro et dans le Monde. Cet ancien de l'Ecole des Mines de Paris qui a été président du conseil de surveillance des lecteurs du Monde, déjà condamné pour Plagiat  a été invité à s'exprimer sur le débat qui fait polémique depuis presque un mois et concernant la décision de Nicolas Sarkozy de trouver avec les méthodes qu'on lui connait : vichysme, opération coup de poing et rhétorique sécuritaire, une solution à la "question Rom". Sur ce débat les Nations-Unies et le pape Benoit XVI se sont fait entendre sauf que Alain Minc pense qu' en tant qu'allemand le non moins controversé Pape Benoit XVI ne serait pas autorisé à parler des roms que l'Allemagne nazie a exterminé. Si on suit l'économiste on peut aller toujours plus loin dans ce raisonnement absurde qui remet à jour le racisme étatique rampant en France: pas plus qu'un français ne devrait se prononcer sur le fait colonial ou sur les africains qu'ils ont colonisé, on devrait clouer le bec à un néerlandais  proche d'un afrikaans qui s'autoriserait à parler de la misère dans les townships sud africains, un pied noir devrait se taire sur la marche de l'Algérie d'aujourd'hui et un américain blanc ne devrait guère pleurer sur le sort des tribus indiennes que ses ancêtres ont décimé à coup de maladies infectieuses importées et de violence

S'il y a pire que la faillite d'un Etat c'est bien la faillite de l'intelligentsia d'un pays, c'est toute une culture en décadence qui nous est donné à voir. On avale, on avale, on avale! Et on dégueule autant.

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